Azzura

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Wen Tsuo - Femme libre

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◈ Missives : 32

◈ Âge du Personnage : 31 ans
◈ Alignement : Neutre Loyale
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Inoë
◈ Origine : Seregon / Usha
◈ Localisation sur Rëa : Ordanie / Elra
◈ Magie : Magie psychique
◈ Lié : Attalë
◈ Fiche personnage : Ici

Réceptacle
Wen Tsuo

◈ Mar 8 Mar 2016 - 20:06

◈ Prénom :  Wen
◈ Nom : Tsuo
◈ Sexe : Femme
◈ Âge : 31 ans
◈ Date de naissance : Cinquième jour de la lune de Merä en l'An 59 de l'Ère des Rois
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Inoë
◈ Origine : Seregon / Usha
◈ Alignement : Neutre Loyale
◈ Métier : Ancienne fille de joie, puis esclave, porte-épée d'un guerrier nomade et à présent... Femme libre.


Magie


Wen a découvert dans des circonstances assez particulières qu'elle est dotée d'un pouvoir étrange. Loin de le maîtriser, elle a tout juste conscience qu'il vaut mieux être prudente lorsqu'elle s'y emploie car elle éprouve chaque fois une sensation de danger imminent. Et de fait, elle ferait bien de ne pas trop s'essayer à cette magie douteuse tant qu'elle n'aura rencontré personne pour lui apprendre à l'utiliser. La magie qui l'habite est en effet de type psychique, si bien qu'elle risque à tout moment d'être prise au piège de son propre esprit.
Comment elle l'a découvert ? Elle était tout simplement plongée dans un combat à l'issue duquel son compagnon de voyage venait de trouver la mort. Soudain prise d'une rage incontrôlable, ses pensées meurtrières débordèrent de son esprit et entrèrent dans les esprits de ses ennemis. Surpris et horrifiés par l'ampleur de sa haine, ils en restèrent stupéfaits et, pour les supprimer, Wen n'eut qu'à profiter du choc qu'elle leur avait causé.

Depuis ce fameux combat, Wen a eu l'occasion de goûter quelques fois à ce pouvoir qui la submerge sans crier gare. Jusqu'à maintenant, elle a toujours fait de son mieux pour se contenir mais il n'est pas toujours aisé de rester maîtresse de ses pensées. Bien qu'elle ait longuement réfléchi aux faits, elle a encore du mal à comprendre ce qu'il se passe vraiment lorsque sa magie se manifeste. C'est tout juste si elle se doute qu'elle parvient en fait à manipuler les émotions de ceux qu'elle touche de son pouvoir. Ainsi sa rage a-t-elle fait naître une peur irraisonnée dans le cœur des hommes qui la menaçaient, les clouant littéralement sur place malgré leur expérience des combats.
Une autre fois, alors qu'elle était sur le point d'offrir son corps pour quelques pièces à un homme de stature colossale, elle n'avait pu s'empêcher de le comparer au Guerrier Fou, ce qui l'avait plongée dans une détresse subite. Assailli par la peine de sa partenaire, l'homme avait été saisi d'une compassion rare et lui avait glissé de l'argent dans la main avant de s'éloigner, sans lui avoir demandé davantage qu'un baiser.

Pour le moment, Wen ne parvient donc à influencer les esprits qu'en étant elle-même saisie d'une émotion vive. À l'avenir, si elle parvient à mieux comprendre son pouvoir et à le maîtriser, il se pourrait qu'elle influence volontairement les émotions d'autrui. Elle n'aurait alors plus jamais besoin de faire usage de ses charmes pour survivre, ce qui marquerait un changement radical dans sa vie.

Note Conteur : + Depuis le mois de Friest, 90 de l'ère des Rois, Wen Tsuo possède des compétences ardentes. Mal maîtrisées, mais puissantes.


 
Compétences, forces & faiblesses

 

> Art du Spectacle :
(Métier engagé : concubine)
- Danse (traditionnelle inoe) : Intermédiaire
= Quelques pas au bon rythme, le jeu des manches de kimono puis des foulards colorés sharda.
- Musique (shamisen) : Intermédiaire
= Connaître les mélodies classiques pour occuper les clients lors d'une soirée.
- Représentation (chant) : Intermédiaire
= Les chants si particuliers des inoes, entre le cri d'un chat avec la queue coincée et l'émouvant trémolo d'un roseau sur la berge.
- Déguisement : Avancé
= Il s'agit de savoir se parer selon les occasions, les goûts et les rangs de ses clients.

> Compétences libres :
- Lecture & écriture : Novice
- Linguistique (Shaë) : Avancé
- Linguistique (Saa) : Novice
= Quelques notions, mais pas de quoi tenir une réelle conversation.
- Géographie (Seregon) : Avancé
- Géographie (Ordanie) : Intermédiaire
- Maniement d'armes communes( épée courte & dague) : Intermédiaire.
= Quelques années d'apprentissage pour une jeune femme guère habituée ou tailler pour l'exercice.
- Éloquence (charme) : Avancé
= Sans être dans le commerce ou la diplomatie, il s'agit simplement savoir comment flatter l'égo et gorger l'orgueil de ses interlocuteurs...
- Charme : Expert
= De longues années dans les maisons closes, à combler les hommes et plaire à ses maîtres.

Forces
Habile de ses mains, Wen fait preuve d'une dextérité remarquable pour une femme qui n'a appris l'art de se battre que passée la vingtaine. Elle n'était en effet plus une jeune fille lorsque son maître lui a enseigné comment se défendre. Elle a également acquis une certaine force pour sa taille et son poids négligeables mais, justement, elle mise davantage sur ces caractéristiques et sur son agilité pour venir à bout de ses adversaires. En conclusion, ne rêvons pas, elle est loin d'arriver à la cheville de son défunt maître et ne pourrait pas rivaliser avec un guerrier entraîné.
Séductrice hors paire, Wen semble plus jeune qu'elle ne l'est et n'éprouve aucune difficulté à feindre l'innocence et l'humilité afin d'obtenir ce dont elle a besoin. Ceci dit, elle n'est pas vile et ne se sert de son charme qu'en cas de nécessité.
Grâce à sa formation de concubine, Wen a aussi une bonne connaissance de l'art de la danse et peut jouer de plusieurs instruments assez correctement. Elle n'est toutefois pas passée maître dans ces disciplines, le but de son apprentissage ayant été de l'initier à des arts plus charnels qu'intellectuels.
Wen a encore appris les subtilités des civilités d'Usha ainsi que d'Al'Akhab. Elle est aussi vaguement familière des coutumes des Shardas du Sud et a quelques notions de cette langue sans toutefois parvenir à soutenir une longue conversation. Enfin, elle a beaucoup voyagé à travers le Seregon et l'Ordanie lorsqu'elle accompagnait son défunt maître, de sorte qu'elle a appris à s'exprimer correctement dans la langue commune.

Faiblesses
La solitude ne sied guère à la jeune femme. Elle a toujours été entourée, que ce soit par des personnes qui la méprisaient, par les nombreuses prostituées d'un harem alkhabirois ou par le fameux Guerrier Fou. L'année qu'elle vient de passer seule, à errer d'un endroit à l'autre, fut donc une véritable épreuve pour elle - et continue de l'être. La liberté a en effet des avantages comme des inconvénients.
Si son maître lui a appris à se défendre au corps à corps, c'est pour une bonne raison : à la course, Wen est tout à fait déplorable. Comment pourrait-il en être autrement alors qu'elle a passé les deux tiers de sa vie enfermée dans des maisons closes ? Elle ne tiendrait pas trois secondes avant d'être rattrapée si elle devait être poursuivie par un éventuel agresseur.
Malgré les années passées dans une maison de geishas et les leçons que lui a dispensées Sulamàn, l'homme auquel elle appartenait lorsqu'elle vivait à Al'Akhab, Wen n'est pas érudite. Tout d'abord, elle n'a pas été élevée pour être geisha mais pour devenir courtisane, elle n'a donc pas suivi le même type de formation. Ensuite, son maître alkhabirois n'avait pas assez de temps à lui consacrer pour faire d'elle une érudite. Elle est dès lors capable d'écrire, de compter et de raisonner avec logique mais elle ignore beaucoup de choses sur l'histoire de ce monde et sur la politique qui la régit. Elle connaît bien les règles à suivre lorsqu'on est en société et a une bonne idée de la différence entre le bien et le mal ; elle n'en sait malheureusement pas beaucoup plus.

Langues parlées
Shaë : Maître
Alkhabirois : Experte
Kaerd : Avancée
Saa : Novice
 


 
Physique

 

Hauteur : presque 5 pieds
Poids : 100 livres

Je suis dotée d'une longue chevelure couleur de jais qui descend jusqu'à mes reins lorsque je ne la bride pas au moyen d'épingles et autres bijoux. Sa texture lisse et soyeuse me permet toutes sortes de fantaisies capillaires que je me suis fait un plaisir d'exploiter lorsque j'étais fille de joie. Cela dit, j'ai abandonné depuis plusieurs années cette habitude, me contentant de les nouer plus simplement à l'arrière de ma tête. Je ne me dépare cependant presque jamais d'un bijou délicat que m'a offert mon dernier maître, le portant surtout dans le but d'honorer sa mémoire. Mais gare à celui qui envisagerait de me dérober cet unique objet de coquetterie que je persiste à afficher publiquement !
En ce qui concerne mon visage, il n'a rien de particulier pour une Inoë d'origine. Mes yeux sont en amende, leurs iris de couleur bronze, plutôt foncés. Mes lèvres sont pleines mais ma bouche étroite, de sorte que j'ai l'air de bouder en permanence sauf lorsque je souris, ce qui est malheureusement moins fréquent qu'avant. Mon nez est quant à lui modeste mais sans imperfection. C'est d'ailleurs un miracle pour une fille de joie d'atteindre mon âge avec un nez aussi droit. Vous comprenez, dans la passion, certains hommes se contrôlent parfois mal et ont tendance à abîmer le visage de leurs partenaires. C'est chose fréquente dans le métier.
D'après les dires de mes nombreux admirateurs, je serais donc une belle femme. J'ai toutefois peine à discerner la vérité dans leurs discours. C'est que j'ai été élevée pour séduire les hommes. Je me déplace donc naturellement avec grâce et légèreté. Dès lors, suis-je réellement belle ? Je n'en sais rien. Et, pour être honnête, je m'en moque !
Mon corps, lui, est fin et sec mais plus robuste qu'il n'en a l'air. En effet, l'entraînement martial auquel m'a soumise mon dernier maître a finalement porté ses fruits, de sorte que mes bras et mes jambes sont assez musclés pour porter le poids de l'Épée du Guerrier Fou. Et il en faut, de la force, pour traîner cette maudite lame au gré de mes pérégrinations.

J'ai des goûts vestimentaires assez simples : si j'aime les habits à la mode d'Usha, je les marie généralement à ceux que je peux acheter dans les régions que je traverse. De fait, puisqu'on ne trouve pas les étoffes de mon pays natal dans chaque ville de Rëa, je n'ai pas la possibilité de faire la fine bouche. De toute manière, tant que je suis couverte décemment, tout me va. Il convient juste de préciser que la toilette qui me sied le mieux est certainement celle que les courtisanes portent habituellement dans mon pays natal. Mon mode de vie actuel m'amène pourtant à préférer des étoffes résistantes aux intempéries et me laissant libre de mes mouvements afin de dégainer une arme en cas de nécessité.
Ce nouveau mode de vie a d'ailleurs laissé quelques séquelles sur ma peau autrefois parfaite : mon corps a gagné quelques cicatrices par-ci par-là au cours de mes entraînements avec Sakarbaal mais aussi à l'occasion de certains combat qui furent plus difficiles que d'autres. Mon ventre n'a guère connu les problèmes de l'enfantement ; en revanche une vilaine estafilade a longtemps orné mon flanc gauche. Grâce aux soins du Guerrier Fou, il n'en reste désormais qu'un stigmate à moitié effacé.
Pour terminer, je ne peux malheureusement pas faire l'impasse sur l'immense dessin qui recouvre la majeure partie de mon dos. Un grand dragon noir. Immonde, infâme, répugnant dragon aux écailles sombres comme la nuit et aux griffes acérées comme des lames. Beaucoup ont eu l'occasion de le contempler. Certains s'en sont moqués méchamment car ils connaissaient sa signification. D'autres ont admiré le talent indéniable dont le tatoueur a fait preuve. Et puis, un jour, un homme m'a fait comprendre que ce symbole gigantesque n'est en vérité qu'une autre partie de mon corps, sans plus d'importance que mes pieds ou mes bras. Aujourd'hui, je peux montrer ce tatouage sans rougir, mais pas sans penser à la raison pour laquelle on me l'a imposé.

 


 
Caractère

 

Il est difficile de se décrire soi-même, en particulier quand on a un esprit aussi embrouillé que le mien. Née pour devenir esclave jusqu'à la fin de mes jours, je me suis retrouvée il y a environ un an seule au monde et, plus important, libre. Privée de la présence d'un être fort pour veiller sur moi, j'ai été contrainte de prendre mon destin en main. La jeune fille passive et obéissante est donc devenue une femme fière et autonome. Mais cela ne s'est pas fait en un jour.
Habituée à devoir plaire aux hommes et à feindre la pudeur, je parviens désormais assez souvent à effrayer ceux qui osent me menacer. Certes, l'épée de mon défunt maître y est sans doute pour quelque chose, bien que je sois incapable de la manier, mais il ne faut pas se fier aux apparences : craignez la dague dissimulée dans la manche de mon vêtement, voire dans mon décolleté, plutôt que l'énorme lame attachée dans mon dos. Craignez également mon sourire enjôleur : si vous pensez qu'être libre signifie refuser de se soumettre aux humiliations du passé, vous vous trompez. Qui se soucie encore de sa vertu lorsque cette dernière s'est perdue des milliers de fois entre les mains d'hommes répugnants ? Non, ne vous laissez pas duper. La façade de douceur est bien ce qu'elle est : une façade. Si vous cherchez plus loin, vous découvrirez une femme aguerrie aux coups bas et aux insultes.

Malgré tout, je ne suis pas insensible à tout. Indifférente à bien des choses, ou plutôt capable de feindre l'indifférence, j'ai toujours un cœur : pas un jour ne passe sans que je regrette le rire incomparable de Sakarbaal, surnommé le Guerrier Fou par les bardes qui ont entendu parler de lui. C'est d'ailleurs pendant les années que j'ai passées à voyager à ses côtés que j'ai été le plus heureuse. Je n'ai jamais autant souri qu'à cette époque et je ne me formalisais pas de savoir si Sakarbaal m'avait achetée simplement pour avoir une femme dans son lit ou parce qu'il éprouvait réellement quelque chose pour moi.
Il faut dire que cet homme était particulièrement effrayant, de sorte qu'aucune femme ne lui accordait ses faveurs spontanément. Il disait qu'il m'avait achetée pour assouvir son appétit qui était, je dois le reconnaître, insatiable. Mais notre liaison fut bien plus qu'une vulgaire relation entre un maître et son esclave. Il me permettait d'être moi-même. Du moins, je le pensais autrefois, et je m'en persuade encore aujourd'hui. Est-ce pour rester sain que mon esprit s'en convainc, je l'ignore, mais il est certainement préférable que je voie les choses de cette façon.

Enfin, je me suis assez livrée pour avouer ce que je n'ai encore jamais dit à quiconque : ma tendance à protéger les rares personnes que j'ai considérées comme mes amies, mon besoin de protéger les êtres faibles et mon empathie envers autrui sont autant de faiblesses que je n'assume pas toujours. D'aucuns diront que c'est mon instinct maternel qui s'affirme à travers ces quelques traits. Personnellement, je n'y crois pas trop. Si j'avais eu un tel instinct, ne serais-je pas déjà tombée enceinte ? Je n'ai jamais eu besoin de recourir à un quelconque stratagème pour éviter une grossesse soudaine ou même pour y mettre un terme. C'est simple, je suis stérile. Comment une femme infertile pourrait-elle concevoir le moindre instinct maternel ?
C'est dommage. Dans une autre vie, j'aurais peut-être aimé en avoir un.
Ceci dit, j'ai honte de cette sensibilité. C'est pourquoi désormais je préfère rester distante de tout ce qui est sensé porter bonheur. J'ai eu ma dose. Je me dis parfois qu'il aurait mieux valu que je ne rencontre jamais Sakarbaal. Avant de le connaître, je me contentais d'obéir aux ordres et de servir mes clients. Habituée depuis toujours aux humiliations, je n'aurais jamais pris goût à la reconnaissance et aux louanges si cet homme n'était pas venu me chercher. Je suis donc décidée à retrouver ce détachement et cette force qui m'ont caractérisées pendant plus de vingt ans. Mais pour cela, il faut que je parvienne à faire une croix sur mes regrets et à aller de l'avant.

 


 
Inventaire

 

- L'immanquable et l'impressionnante Épée du Guerrier Fou est la possession la plus précieuse de la jeune femme. Elle ne s'en sépare jamais. Pas même pour dormir.
- Une dague est dissimulée dans la manche de son manteau, nouée à son poignet via une simple corde. Système modeste mais qui s'est révélé efficace à moult occasions.
- Un bijou orne presque toujours la chevelure de Wen. Elle ne l'enlève que lorsqu'elle doit se "salir les mains".
- Un sac sans motif, tout juste assez solide pour contenir les maigres avoirs de la voyageuse, à savoir une tenue de rechange, quelques ustensiles de cuisine et autres broutilles utiles pour les longs voyages.
- Lorsqu'elle parvient à séduire l'un ou l'autre palefrenier, on voit parfois Wen en compagnie d'un cheval rabougri ou d'une mule au caractère infect. Le problème, c'est que les animaux qu'on lui cède meurent toujours au bout de quelques semaines. Néanmoins, c'est toujours mieux que payer son destrier, d'après la jeune femme. De plus, être accompagnée d'un animal de bât lui permet de se décharger un peu du poids de l'Épée, qu'autrement elle garde toujours fermement fixée sur son dos.


 
Ambitions/Desseins

 

- Depuis le rude combat qui a vu mourir son dernier maître, la jeune femme s'est mise en quête de la cité d'Azzura, bien décidée à apprendre à maîtriser son pouvoir. Parcourant actuellement la région d'Elra, en Ordanie, où elle a dissimulé le corps de son maître, elle a encore une bonne distance à parcourir avant d'y parvenir.
- Wen est habituée à servir autrui, en particulier les hommes. Il se pourrait qu'elle finisse un jour par rencontrer une âme qui lui semble avoir de la valeur et qu'elle décide de lui donner sa vie.
- Attachée à l'Épée du Guerrier Fou, on peut douter qu'elle acceptera de s'en séparer un jour. C'est pourquoi elle la traîne partout avec elle, sans savoir vraiment quoi en faire. Quand elle parviendra à accepter la mort de Sakarbaal, elle finira peut-être par retourner sur la tombe de ce dernier et lui rendre son bien. Mais ce jour n'est pas encore arrivé.


 
Divers

 

  Reconnaissez-vous être âgé d'au moins 18 ans ? : Au moins, oui...  Crying or Very sad
  Moultipass : Validé par Baltou
Oh mon Dieu... Si vous saviez comme je suis heureuse d'avoir enfin écrit le dernier mot !  
Ah et au fait... je suis bien une DC !
 


 
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◈ Missives : 32

◈ Âge du Personnage : 31 ans
◈ Alignement : Neutre Loyale
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Inoë
◈ Origine : Seregon / Usha
◈ Localisation sur Rëa : Ordanie / Elra
◈ Magie : Magie psychique
◈ Lié : Attalë
◈ Fiche personnage : Ici

Réceptacle
Wen Tsuo

◈ Sam 9 Avr 2016 - 12:37


Histoire


Les yeux fixés sur le corps estropié, la jeune femme savait qu'elle devait réagir. Pourtant, elle restait fascinée par les lèvres crispées qui s'animaient encore, lui soufflant des mots désormais incompréhensibles mais qui, à n'en pas douter, étaient les pires injures qu'elles eussent été capables de proférer jusqu'à ce jour. L'entêtement du Guerrier Fou semblait vouloir en effet défier encore un peu la Mort. Malheureusement, cette dernière n'avait aucune intention de lui laisser une autre chance. Ainsi la spectatrice impuissante soutint le regard injecté de sang de celui qui avait été son maître pendant près de neuf années, jusqu'à ce que la dernière étincelle de vie le quittât.

I. Sawakane (An 59 à l'An 77 de l'Ère des Rois)

« Comment te sens-tu ? » C'était la question qu'il me posait toujours lorsque nous nous éveillions l'un contre l'autre. Invariablement, je lui offrais la même réponse : « Bien. » Et, invariablement, Sakarbaal posait sa main sur mon épaule sans dire un mot. C'étaient là les seuls instants où le Guerrier Fou se montrait calme et serein. Peut-être était-ce aussi pour cette raison que je n'osais pas lui répondre autre chose. J'avais peur qu'il changeât ses habitudes. Le rituel s'était donc imposé avec le temps et j'avais appris à en apprécier chaque seconde. Cependant, chaque fois qu'il me posait la question, mon passé me rattrapait. Sakarbaal devait s'en rendre compte et laissait échapper ce fameux geste, à la fois tendre et compréhensif.

« Comment te sens-tu ? » Oui, ce sont bien des mots qu'on m'a rarement adressés. La première fois, j'étais encore très jeune. Je ne saurais dire quel âge j'avais mais je vivais alors dans la maison du Dragon Noir. C'était en me voyant pleurer dans la cour attenante aux cuisines que Sawakane s'était approchée de moi. Elle s'était même agenouillée dans la terre détrempée, au risque de salir son kimono, afin de se mettre à ma hauteur. Alors seulement elle m'avait posé la question. Les yeux larmoyants, j'avais levé la tête et fixé ses beaux yeux verts, me forçant à retenir le sanglot qui se préparait dans ma poitrine.
La jeune fille qui avait daigné s'intéresser à moi était une apprentie geisha, certainement la plus belle de la maison. Elle parlait rarement aux filles de son âge et n'avait donc absolument aucune raison de m'adresser la parole, à moi, qui lui étais inférieure à la fois par l'âge et par l'origine. Jusqu'à ce moment, j'étais d'ailleurs persuadée qu'elle ne m'avait jamais remarquée. Mais je connaissais mal Sawakane. Contrairement à moi, la jeune fille n'était pas souillée par une mésalliance ou un quelconque drame familial : j'en étais certaine puisque nous n'avions pas le même statut social. Je savais aussi que son père était né à Usha et que sa mère était une Vreën, dont elle avait hérité le regard émeraude. C'était tout ce que j'avais pu apprendre à son sujet.
Voyant que je n'osais pas répondre, elle avait reposé sa question. Je ne parvenais toujours pas à ouvrir la bouche, bien trop terrifiée à l'idée qu'on me reprochât plus tard d'avoir fait perdre son temps à une dame d'un rang supérieur. Heureusement, celle-ci n'était pas idiote : au lieu d'insister, elle m'avait aidée à sécher mes larmes et m'avait ensuite amenée à l'abri de la pluie, pour ne me quitter qu'une fois mes larmes taries. Si je n'eus droit à aucun sourire de sa part, je me souviens toutefois avoir éprouvé pour elle une affection nouvelle, puissante, telle que je n'en avais jamais connue. Non seulement elle s'était intéressée à mon sort mais en plus elle m'avait tenu compagnie jusqu'à ce que je sois remise de mes émotions.

Pour comprendre ma situation à cette époque, il faut savoir qu'en regard de la société j'étais plutôt mal née. En effet, ma mère était une geisha travaillant pour une maison très respectable. Elle répondait au nom de Shihide. Sa grande beauté lui avait valu l'admiration de Taoka Tsuo, mon père, un homme devenu riche grâce à son mariage. Lettré mais doté de revenus modestes, il était parvenu à épouser la fille d'un chef de clan en faisant jouer son charme et son charisme naturels. Or, le propriétaire en question était particulièrement influent dans la capitale, ce qui aurait dû l'inciter à rester dans le « droit chemin ». Mais étant tombé follement amoureux de Shihide, Taoka dépensa des sommes exorbitantes pour s'offrir sa compagnie dans les salons de thé. Comme il était peu discret, son épouse l'apprit très vite et en conçut une vive jalousie. Elle attendit alors patiemment que Taoka se compromette afin de se venger. Or, ce jour ne tarda pas puisqu'au bout de quelques mois Shihide tombait enceinte. Triomphante, l'épouse bafouée cria au déshonneur et demanda la tête de Taoka. Ce dernier n'eut d'autre choix que d'obtempérer : il se suicida. De son côté, Shihide perdit tout prestige et fut contrainte à la prostitution. Quant à moi... L'épouse de mon père exigea que je sois envoyée dans une maison de geishas dont la gérante était une certaine Masatsuna, sa propre sœur, en guise de « dédommagement » au tort que mon père avait causé au clan.

J'avais donc été élevée comme une esclave, condamnée aux tâches ménagères dès que j'avais atteint l'âge adéquat. Considérée comme une honte pour la famille, je ne faisais même pas partie du clan. Mon existence n'avait de sens que pour réparer les erreurs de mes parents. Je n'avais encore jamais vu le visage de celle qui m'avait imposé cette vie, pas plus que je ne connaissais ma mère. J'ignore d'ailleurs si elle est encore en vie aujourd'hui. Je ne le pense pas. En tout cas, je ne le lui souhaite pas.
En ce qui concerne Sawakane, elle fut ma première véritable amie. Mais il ne faut pas se méprendre : nous n'échangeâmes jamais des confidences et ne jouâmes jamais ensemble. C'était une amitié discrète, reposant sur des détails et quelques regards échangés au détour d'un couloir. Je pense qu'au fond elle se sentait aussi seule que moi. Sa beauté et ses yeux couleur émeraude, si rares dans notre région, faisaient d'elle une jeune fille très convoitée. Soumise à un entraînement très strict, elle passait tout son temps à apprendre le métier de geisha sans afficher la moindre satisfaction, même lorsqu'elle recevait les louanges de ses professeurs. Elle ne voulait pas de cette vie, je ne voulais pas de la mienne. Voilà ce qui nous rapprochait en dépit de notre différence d'âge, et de tout le reste.


***

Lorsque Sakarbaal suivait du doigt les traits du dragon qui imprégnaient ma peau, d'autres souvenirs revenaient me hanter. J'avais appris à vivre avec le tatouage qui m'avait été imposé, bien sûr, mais il m'avait fallu des années pour assumer le déshonneur qu'il dénonçait. Mon maître le savait mais nous n'en parlions jamais. Nous estimions tous deux que certains sujets ne valaient pas la peine d'être abordés. De fait, j'appartenais désormais au Guerrier Fou et non plus à la maison du Dragon Noir.

Je pensais pourtant souvent à la seconde fois où Sawakane m'avait demandé comment j'allais. Je venais d'avoir seize ans. Pendant des années, j'avais développé une relation très étroite avec la geisha, bien qu'elle me parlât rarement en public par peur d'être découvertes : il était mal vu qu'une geisha respectable soit amie avec une vulgaire courtisane. En effet, l'épouse de mon père ne m'avait pas envoyée dans cette maison que pour servir de bonne à tout faire. Une fois devenue adulte je devrais rembourser ma dette envers le clan de manière plus efficace. Et à cet effet, quoi de mieux que m'envoyer réchauffer le lit des clients moins honorables de la maison ? J'avais l'avantage de ne pas être une fille du clan ; ma vertu n'avait rien de précieux.
J'avais donc appris à me farder et à me parfumer de manières variées, selon le rang de l'homme que je devais recevoir ou selon les goûts de ce dernier lorsque je le connaissais déjà. Grâce aux leçons administrées par une vieille prostituée du quartier, néanmoins respectée en raison de son âge avancé, j'avais désormais le pouvoir de susciter le désir chez un homme au moyen de certains mots et gestes ambigus. Je connaissais également les herbes réputées pour leurs vertus aphrodisiaques et préparais des potions lorsque cela s'avérait nécessaire – parfois même lorsque cela n'était pas le cas. Mon éducation était si viciée comparée à celle de Sawakane que nous devions toutes deux rester prudentes lorsque nous apparaissions en public. En revanche, entre les murs de la maison, cela semblait moins grave. Heureusement, nous fréquentions rarement les mêmes soirées, ce qui rendait presque inexistantes les occasions de causer du tort à la geisha.

Quand elle m'avait posé sa question, la geisha était inquiète de mon état pour une bonne raison. La maison du Dragon avait estimé quelques jours plus tôt que j'étais prête pour être officiellement considérée comme une courtisane. On me donnerait désormais le nom d'oiran et on m'inviterait bientôt dans les salons de thé pour participer aux mêmes soirées que Sawakane. La différence était que je n'étais pas une geisha : je raccompagnerais nos invités jusqu'à leur chambre, et pas seulement pour leur indiquer le chemin. Cependant, avant d'accéder à ce statut particulier, il m'avait fallu subir une étape indispensable à l'aboutissement de ma formation : j'avais été marquée à vie comme étant la propriété de la maison du Dragon Noir.
Je ne me rappelle que trop bien la douleur vrillant mon dos tandis que le tatoueur du clan s'acharnait à reproduire son œuvre sur ma peau. Chaque oiran de la maison du Dragon était passée entre ses mains expertes. Les geishas étaient bien sûr épargnées. Il s'agissait de ne pas souiller le corps d'une fille honorable. Les esclaves, en revanche, n'avaient qu'une valeur commerciale. Il convenait dès lors d'apposer la marque du clan sur la seule chose qu'elles possédaient.
En ce qui me concernait, Masatsuna avait choisi de me réserver un traitement spécial, assistant le tatoueur dans son travail et s'imprégnant de la scène tout en songeant au triomphe de sa famille sur le nom des Tsuo. Quand ç'avait été terminé, je n'avais pu m'empêcher d'imaginer le grand dragon noir, symbole de la maison, qui ornait désormais mon dos dans son intégralité. Je ne pouvais pas le contempler de mes propres yeux. Ce n'était pas plus mal. J'avais assez conscience que plus jamais je ne pourrais dévoiler mon dos ou mes épaules sans exhiber à la vue et au su de tous le déshonneur qui m'était échu.
J'avais souffert pendant plusieurs jours avant de pouvoir à nouveau me lever et reprendre péniblement mes exercices quotidiens. C'était pendant ma convalescence que Sawakane avait cédé à l'inquiétude et était venue me voir, me posant la même question que celle qu'elle m'avait adressée des années auparavant, quand je n'étais encore qu'une fillette.


~~~

La mort ayant emporté l'âme du guerrier, la raison parvint enfin à reprendre le contrôle de son corps. Ses adversaires n'étaient pas encore à terre et c'était un miracle qu'ils n'aient pas tenté de l'occire pendant qu'elle demeurait figée par l'horreur de sa perte. Soudain consciente du danger, elle releva la tête et fixa les trois hommes avec une hargne renouvelée. Comment ces vulgaires bandits étaient-ils parvenus à abattre le Guerrier Fou ? Comment ?! La haine couvant dans son regard, elle saisit l'épée qui traînait à ses pieds, une lame ayant appartenu à l'un des criminels que le guerrier avait abattu avant de tomber à son tour. Quand elle eut apprécié le poids et la longueur de sa nouvelle arme, elle se redressa et défia les trois survivants.

II. Sulamàn (An 77 à l'An 81 de l'Ère des Rois)

J'avais gardé les poings serrés le jour où Sawakane était venue me dire au revoir. Pour la troisième et dernière fois de sa vie, elle m'avait demandé comment je me sentais. Mais qu'aurais-je bien pu lui répondre ? Mon cœur était une pierre que seule son amitié parvenait encore à réchauffer. Ses yeux verts s'étaient ternis en quelques années, tout comme sa beauté. Elle n'était pas faite pour la vie qu'on lui avait imposée, pas plus que je n'étais faite pour la mienne. Cela, au moins, n'avait pas changé. Néanmoins, je souffrais à l'idée de la quitter. Je savais que je ne la reverrais plus et qu'elle mourrait probablement dans cette maison qui nous avait vues grandir. Mais moi, finalement, je n'étais pas condamnée à finir mes jours sous le joug de Masatsuna et, indirectement, de l'épouse de mon défunt père.
Un jour, un homme était en effet arrivé d'Al'Akhab. Son objectif n'avait rien de secret : il cherchait une nouvelle courtisane pour son harem. Après avoir passé plusieurs soirées en ma compagnie, il avait entamé des pourparlers avec Masatsuna et, les affaires du clan étant sur le déclin, celle-ci avait immédiatement accepté de me vendre, sans chercher à obtenir plus que le prix demandé. Évidemment, moins elle me vendrait cher, moins j'en tirerais d'honneurs. Avant de partir, toutefois, j'avais eu droit à un entretien privé avec l'épouse de mon père. Cette dernière n'avait jamais daigné me rencontrer et s'était toujours contentée des informations que lui donnaient sa sœur à mon sujet. C'est pourquoi je n'étais pas préparée à un tel entretien.

Je me souviens du visage de cette femme. Aotsuna, tel était son nom. Elle n'était ni belle ni laide, simplement marquée par l'âge et la jalousie. Elle m'avait d'abord contemplée d'un air dédaigneux, prenant son temps avant de prendre la parole.
Enfin, elle m'avait adressé un discours que je n'oublierais jamais :
« Tu ressembles tellement à Shihide... Et si peu à Taoka... » Elle avait soupiré, puis continué : « J'ai peut-être eu tort de te condamner à cette vie car au final cela ne m'a rien apporté d'autre que davantage de rancœur, mais il n'est plus permis de faire marche arrière. » Elle s'était tue quelques instants avant de conclure : « Je n'aurais jamais dû épouser ton père... Malheureusement l'amour est aveugle et, bien ce ne soit pas ta faute si mon cœur te hait, ta modeste existence me donne la nausée. Il me semble donc bienvenu que tu quittes notre maison et notre ville. Considère désormais la dette des Tsuo comme honorée. »
Je n'avait rien répondu à ces paroles. Ç’aurait été hypocrite. Le tatouage recouvrant mon dos était indélébile et l'existence qui m'attendait n'avait rien d'enviable. Aussi n'avais-je éprouvé aucun soulagement lorsqu'elle avait déclaré la dette payée.
Enfin, après mes adieux à Sawakane, j'avais tourné mon dos meurtri à la maison du Dragon Noir pour suivre mon nouveau maître. Ce dernier m'intriguait mais je ne lui étais nullement reconnaissante. L'homme n'avait fait que m'acheter à Masatsuna pour une somme modique et m'emmenait loin de mon pays pour m'enfermer dans une maison close, en terre étrangère.


***

« Tu apprends vite ! C'est bien. » Comme toujours, j'acceptai la louange en baissant les yeux avec humilité. Sulamàn était très différent des hommes que j'avais connus jusqu'alors. Plutôt que de me traiter comme de la marchandise, il me parlait souvent et s’enquérait même parfois de mon avis. Cela faisait déjà deux semaines que nous étions arrivés à destination. Inutile de dire combien j'étais dépaysée. Le voyage en lui-même avait été une épreuve pour moi qui n'avais jamais mis un pied hors de la maison du Dragon ; c'était à peine si je connaissais mon propre pays. Alors, en quelques mois, j'en avais appris tellement sur le monde que j'avais du mal à croire que j'avais vécu dix-neuf années entre quatre murs.
Pendant notre parcours, Sulamàn avait acheté deux autres filles, l'une à une maison close de bas étage et l'autre à une famille de pêcheurs trop pauvre pour subvenir à ses besoins. La première s'appelait Yorikiyo. Elle était plutôt jolie mais avait un caractère épouvantable, aussi n'avais-je aucune envie de me lier avec elle. En revanche, la fille de pêcheurs, Asa, m'était plutôt sympathique. Elle avait un physique peu agréable mais Sulamàn n'en avait que faire : c'était notre exotisme qui l'intéressait – en plus du prix peu élevé qu'il avait dû dépenser pour nous acquérir.
Dès les premiers jours, notre nouveau maître s'était fait un devoir de nous enseigner sa langue. Par chance, j'apprenais vite et bien. Arrivés à Siltamyr, je maîtrisais donc déjà assez l'alkhabirois pour me présenter et tenir une conversation basique sans avoir l'air ridicule. J'étais toutefois soulagée d'avoir Asa à mes côtés : cela faisait un bien fou de parler notre langue maternelle sans réfléchir à la signification de chaque mot et à l'ordre dans lequel les placer pour former une phrase correcte. De plus, nous étions rapidement devenues amies. J'aimais sa simplicité et elle n'avait que faire de mon passé honteux. De toute façon, vu ce qui nous attendait, qui se serait soucié de savoir que l'une avait été pauvre et l'autre sans honneur ? Sulamàn se chargeait de subvenir à tous nos besoins et nous traitait avec respect – mais nous n'en demeurions pas moins des prostituées.

Ce jour-là, notre maître nous enseignait donc quelques coutumes d'Al'Akhab, afin que nous nous fondîmes dans le personnel sans trop de problème mais surtout pour mettre nos clients à l'aise malgré notre origine étrangère. Dès le départ, je m'étais révélée bien plus réceptive que mes compagnes aux leçons de Sulamàn. Yorikiyo était en effet trop fière et se contentait de baragouiner quelques mots d'alkhabirois. Asa quant à elle n'avait pas été élevée pour devenir courtisane et n'avait pas non plus été une fille de joie. Elle devait donc apprendre depuis le début l'art de plaire aux hommes. Cela agaçait d'ailleurs beaucoup Sulamàn, bien qu'il n'en eût pas dit un mot. Je m'efforçais donc depuis deux semaines à donner des conseils à ma nouvelle amie.
Le métier n'était pas plaisant mais il avait l'avantage de ne pas être complexe, d'autant que les hommes qui payaient pour nous avoir dans leur lit étaient ravis par notre exotisme et se moquaient bien du reste. Cependant, je continuais de former Asa car le maître des lieux avait beau être juste, il nous avait achetées pour presque rien et n'aurait dès lors aucun remord à se débarrasser de nous si nous ne lui donnions pas satisfaction. Le luxe et la qualité de vie qu'il nous offrait avaient un prix, il nous l'avait fait clairement comprendre dès le départ : « Il va de soi que j'attends de vous une obéissance aveugle. Mais si vous plaisez aux clients, je vous traiterai comme des reines. » Ce discours n'était pas qu'une promesse : c'était aussi une menace.


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Une lueur de compréhension traversa les trois paires d'yeux qui étaient fixées sur la jeune femme. Elle semblait frêle mais ne faisait en ce moment qu'une avec sa lame. Or une femme habitée par la colère et capable de se servir d'une arme n'était pas un adversaire à prendre à la légère.
Le premier qui tenta une attaque était un homme d'une quarantaine d'années dont le crâne était rasé intégralement. Il lui manquait plusieurs dents, ce qui lui donnait une expression presque comique tandis qu'il observait sa proie. Il cria quelque chose dans une langue que la femme ne comprit pas avant de se ruer sur elle de tout son poids. Il avait malheureusement choisi la mauvaise approche car sa victime, plus rapide, l'esquiva et eut le temps de lui faire un croche-pied, de sorte que l'homme s'étala de tout son long derrière elle. Se retournant vivement, elle profita de son avantage pour lui appliquer un coup mortel, laissant sa lame plantée dans le corps encore chaud. Sans perdre de temps, elle se retourna pour affronter les deux autres hommes.

III. Siltamyr (An 82 de l'Ère des Rois)

« Tu n'as pas le droit ! Je suis sa favorite ! Je ne sais pas ce que tu lui as dit mais celui-là est à MOI ! »
Ces mots qui envahissaient le hall de la maison close étaient proférés par une Yorikiyo enragée. Elle m'avait saisie par le poignet au détour d'un couloir afin de me contraindre à l'écouter. Je ne m'étais bien sûr pas laissée faire et m'étais éloignée vers la grande salle sur laquelle donnait le couloir mais la furie m'avait suivie et sa colère avait fini par l'emporter.
« Je reçois Naïm depuis deux mois. Ce que tu fais n'est pas loyal ! »
Cette fois, des gens s'étaient immobilisés dans la pièce et nous observaient, je ne pouvais pas me dérober. De plus, elle avais osé s'en prendre au peu d'honneur que j'avais pu retrouver. C'en était trop ! Me forçant à rester calme, je l'avais dévisagée froidement et lui avais répondu avec tout le calme et la franchise qui me caractérisaient :
« Yori, ce n'est pas dans mon lit que Naïm a dormi cette nuit. Et tu ferais mieux d'arrêter de t'en prendre aux autres filles. C'est toi le problème. Ton air hautain attire peut-être les hommes qui ne te connaissent pas mais ce n'est pas une princesse qu'ils cherchent en venant ici. C'est une putain. Les princesses, ils les épousent. »
L'expression de la fille de joie était devenue terrible. Dans cette maison, seules deux autres personnes étaient en mesure de comprendre notre échange : Asa et Sulamàn. De ce fait, nous n'étions pas autorisées à parler en shaë dans la maison close. Le fait que j'eusse répondu dans la langue locale mettait Yorikiyo dans une position délicate. Si le maître apprenait la chose, nul doute qu'elle serait battue. Nous ne l'oubliions jamais : traitées comme des reines quand tout allait bien mais jugées comme des esclaves lorsque nous nous montrions désobéissantes. Dans ce cas précis, je ne l'avais pas suivie sur son terrain et elle était seule à risquer la colère du proxénète. Je n'éprouvais aucune sympathie pour elle et ne me sentais donc aucunement coupable. De toute façon, c'était elle qui m'avait poursuivie pour m'accuser d'une chose dont je n'étais même pas coupable.

C'était Asa que Naïm avait demandé la veille. Le riche marchand de soie était fou des beautés exotiques mais il s'était lassé des faveurs de Yori. Celle-ci était capricieuse et son caractère lui avait déjà valu à plusieurs reprises de perdre des clients. Asa au contraire était une fille de joie appréciée malgré son manque de beauté. Je lui avais appris à donner de la grâce à ses gestes et à séduire un homme à l'aide d'un regard explicite ou d'un sourire discret. De leur côté, les autres prostituées de la maison lui avaient montré comment se farder à la mode de Siltamyr, ce qui lui seyait bien mieux que les artifices que j'employais pour moi-même.
« PAR ELAÏM ! » Les murmures qui avaient commencé à bruire dans le hall s'étaient tus aussi soudainement que le cri avait résonné. « Pourquoi des cris de mégères résonnent-ils dans ma maison ? » La raison de la dispute n'avait de secret pour personne étant donné que j'avais parlé dans la langue du pays. Mais Sulamàn exigeait toujours de ses esclaves honnêteté et soumission. Un rictus haineux figé sur les lèvres, Yori avait fixé le maître sans ciller ni prononcer un mot. Arrivé devant nous, il l'avait toisée sévèrement avant de me regarder. Je n'étais pas une délatrice et n'allais pas commencer à justifier mes actes alors que je n'avais rien fait de mal. Pourtant je savais que je me mettais en mauvaise posture. Moi qui ne m'étais jamais rebellée, je ne trouvais pas la force de lui expliquer. Surpris, Sulamàn m'avait laissé encore quelques secondes pour me sauver de la sanction mais il m'était devenu impossible de sortir un mot.
« Bon. Je vois. Yorikiyo, vas voir Bahia. »
L'interpellée avait blêmi. Bahia était une femme horrible. On n'allait la voir que lorsqu'on avait désobéi au maître. Bahia était l'épouse de Sulamàn. Elle veillait à l'entretien et au bon ordre de la maison close. Étonnamment, c'était la seule femme que notre maître acceptait dans son propre lit, qu'il considérait presque comme un lieu sacré. Ses maîtresses, c'était donc lui qui les rejoignait dans leurs chambres et jamais l'inverse. Quoiqu'il en soit, être envoyée chez Bahia n'était pas du goût de Yori mais elle n'avait pas le choix, aussi s'était-elle détournée d'un pas raide.
« Je ne sais pas si on peut dire que tu as de la chance mais tu ne vas pas la suivre. » Perplexe et plutôt inquiète, je m'étais contentée de soutenir le regard de mon maître en attendant la suite. Je pense qu'il m'appréciait, ce qui était mérité étant donné que je m'étais toujours montrée irréprochable, et c'était probablement pour cela qu'il préférait éviter de m'envoyer chez Bahia moi aussi. Après tout, j'étais restée muette mais n'avais transgressé aucune autre règle.
« Un client veut te voir. C'est pour ça que je te cherchais... Il faut que tu te mettes au travail immédiatement, je n'ai donc pas le temps de te chercher une sanction adéquate. » Autant dire qu'il me sauvait la mise. « File dans tes quartiers et sois prête dans une heure. » Surprise mais reconnaissante, je lui avais fait une révérence respectueuse avant de m'exécuter.
J'étais à mille lieues de penser que ce qui m'attendait transformerait radicalement ma vie.


***

Cachée derrière le baldaquin, j'attendais que l'homme entre dans la pièce. J'étais maquillée à la mode des geishas d'Usha et habillée d'un kimono léger fait d'étoffes alkhabiroises. La chaleur ne permettait en effet pas de porter les kimonos de soie auxquels j'avais été habituée dans mon pays natal. Le nombre de couches à porter m'aurait causé des nausées et des évanouissements incessants. À la place, Sulamàn faisait faire par ses propres couturiers des kimonos composés de seulement deux vêtements, de telle manière que j'étais toujours à l'aise – et que les clients, non habitués au vêtement traditionnel, ne se débattaient pas avec les étoffes.
Une ombre grandissant peu à peu dans la chambre, j'étais sortie de mes pensées et la peur avait soudain comprimé mon ventre. Je ne connaissais pas l'homme que le maître m'envoyait. Il était visiblement immense, rien à voir avec les Shardas auxquels j'étais habituée. Tentant de comprendre ce qui m'attendait, j'étais demeurée de marbre tandis que des doigts glissaient entre les rideaux de mon lit à baldaquin. L'homme était peu délicat : il avait tiré brusquement les voiles qui nous séparaient et m'avait alors fixée de ses yeux noirs.
À sa vue, mon cœur s'était emballé : l'homme avait la peau d'un noir intense. Son regard, noir également, brillait dans la lumière ondulante des bougies et me contemplait avec une expression indéchiffrable. Il était originaire de Radjyn, sans aucun doute possible. Immédiatement, je m'étais souvenue l'avoir aperçu récemment dans les jardins de la maison. Il était alors en compagnie de Sulamàn et semblait deviser avec lui.

Mon maître était un homme érudit : les richesses qu'il accumulait grâce à son « commerce » lui valaient des contacts réguliers avec des hommes influents de la ville et il aimait s'instruire afin de soutenir des conversations sérieuses touchant tant aux mathématiques qu'à la philosophie. Les visiteurs de Sulamàn revenaient toujours après leur première visite : le plaisir d'une discussion enrichissante pour l'esprit étant suivi de plaisirs simplement charnels, ils étaient vite séduits et devenaient rapidement familiers des lieux.
Pour ma part, je n'avais vu que très peu de Shardas du Sud, et celui-là était le plus impressionnant de tous. Il ne portait pas d'arme, cela étant interdit dans nos murs, mais personne ne pouvait décemment penser qu'il était sans défense. Tout en lui respirait la force. L'idée qu'il était sur le point de rejoindre ma couche était dès lors terrifiante : comment ne pas craindre le pire ? Il aurait suffi qu'il me serre un peu trop fort pour que mon corps se brisât.
Une goutte de sueur avait perlé sur l'une de mes tempes et je m'étais mise à trembler. Je n'avais pas eu peur comme ça d'un homme depuis des années. Conscient de mon angoisse, l'homme avait tendu la main vers mon visage et recueilli la goutte qui le dévalait doucement, sans dire un seul mot. Enfin, il m'avait rejointe sur ma couche. Passé un instant de peur presque animale, je m'étais peu à peu perdue dans une étreinte inattendue : pour la première fois depuis des lustres, ce n'était pas moi qui avais mené la danse.


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La colère qui bouillait dans son sang atteignit soudain son apogée. Elle n'était plus que colère et ne désirait qu'une chose, voir les deux derniers assaillants de son maître étendus sur le sol aux côtés de leurs complices. Les tuer était le seul moyen d'apaiser sa soif de vengeance. Aussi s'arma-t-elle de courage, et surtout de rage, leur promettant tout ce qu'elle pouvait leur souhaiter de pire sans qu'une seule parole quittât ses lèvres. Elle saisit l'épée du Guerrier Fou tout en soutenant le regard des assassins et reprit une position d'attaque.
C'est alors que les deux hommes eurent une réaction inattendue : leurs yeux s'étrécirent et leurs mains se mirent à trembler. Cloués sur place par une terreur sans nom, l'un d'eux laissa tomber son arme à ses pieds. Leur faiblesse soudaine incita la femme à passer à l'attaque. Au moment où elle prenait son élan, l'idée que Sakarbaal gisait à ce moment derrière elle lui traversa encore l'esprit et l'aida à porter définitivement la mort au devant d'elle.
Les quelques secondes suivantes virent le sang couler, les victimes n'esquissant pas un geste pour se défendre.

IV. Sakarbaal (An 82 à l'An 89 de l'Ère des Rois)

La vue des eaux bleues scintillant sous le soleil m'avait déjà profondément émue la première fois que j'avais contemplé la mer des Shalkes, bordant les rivages du nord de Radjyn. Cette seconde rencontre avec l'océan alkhabirois me touchait d'autant plus que je parcourais désormais le monde sans avoir la moindre idée de ma destination. Je n'avais voyagé qu'une fois dans ma vie ; lorsque Sulamàn m'avait enlevée à mon foyer natal situé en Usha, sur un tout autre continent, afin de me parquer avec ses autres esclaves à Siltamyr. Savoir que je demeurerais enfermée avait atténué le plaisir de découvrir de nouvelles régions, sans pour autant le ternir. Désormais, l'avenir qui se profilait devant moi était très différent et j'en avais conscience.
Il me suffisait de jeter un regard à la dérobade vers mon nouveau maître pour m'assurer que je n'étais pas en train de délirer. Cela faisait déjà deux mois que j'avais quitté la maison close de Siltamyr pour suivre le Sharda du Sud. Quelques heures de marchandage avec Sulamàn avaient suffi à ce dernier pour obtenir ce qu'il voulait, et ce n'était pas un maigre exploit. En effet, d'après ce que je savais, mon maître ne s'était jusqu'alors défait de ses esclaves que pour deux raisons : soit l'âge fanait un peu trop leurs attraits, soit elles ne satisfaisaient pas convenablement les clients de la maison. Une seule fois, il avait accepté de rendre sa liberté à l'une d'entre nous, mais nous ne sûmes jamais pourquoi. En ce qui me concernait, les choses étaient claires : le Sharda à la peau noire avait convaincu le proxénète de se débarrasser de l'une de ses favorites. J'ignorais alors comment il s'y était pris mais les faits étaient là.

Depuis ce jour, il m'avait baladée un peu partout dans la capitale d'Al'Akhab. Il semblait faire des préparatifs pour un très long voyage mais il ne me parlait presque pas et j'ignorais quels étaient ses projets. J'avais toutefois pu glaner certaines informations à son sujet quand, juste avant mon départ, Asa m'avait prise à part pour me faire ses adieux et me confier ce qu'elle avait pu apprendre sur mon nouveau maître – j'étais moi-même trop surveillée par Sulamàn pour me lancer dans une enquête auprès des serviteurs de la maison. Mon amie était excitée comme une puce : « Cet homme est surnommé le Guerrier Fou. On raconte qu'il a été exilé de Dehernatbi il y a des années et que depuis il parcourt Radjyn en long et en large à la recherche d'adversaires dignes de lui. Pourtant Mehri m'a dit qu'on n'a pas entendu parler de lui depuis au moins trois ans. Elle l'a entendu échanger quelques mots avec le maître au sujet d'un voyage en Seregon mais ils ont su être discrets, elle n'a pas pu en apprendre davantage. » Après avoir vérifié que nous étions bien seules et qu'on ne pouvait pas nous entendre, Asa avait poursuivi : « Nous n'avons pas pu la voir parce que les armes sont interdites ici mais il paraît que lors de ses voyages il porte toujours sur lui une épée gigantesque. » Ce détail l'impressionnait particulièrement, d'après la lueur qui illuminait ses yeux bridés. « En tout cas, je ne sais pas pourquoi il t'a achetée mais il paraît que c'est bien la première fois qu'il manifeste autant d'intérêt pour une femme. Jusqu'à présent, il se contentait d'en culbuter une quand il passait voir Sulamàn. Ils sont bons amis, d'après Mehri. »
Je devais admettre qu'Asa m'avait été d'un grand secours parce que ces maigres informations m'avaient permis de conserver mon sang-froid à la vue de la fameuse épée. Moi qui n'étais pas habituée aux armes, j'avais en effet été très impressionnée en découvrant le Guerrier Fou tout équipé, lorsque je l'avais rejoint pour le départ. Il était bien plus imposant lorsqu'il la ceignait, et je me réjouissais de ne pas l'avoir d'abord rencontré sous ce jour-là. Pourtant, des années plus tard, l'épée me serait devenue si familière qu'elle n'aurait plus rien d'impressionnant pour moi.

Perdue dans mes pensées et dans la contemplation de l'océan, je n'avais pas entendu mon nouveau maître approcher et il lui avait fallu aboyer un ordre en kaerd pour me sortir de ma rêverie. Mais il avait raison : l'heure était venue de se mettre en route et nous n'avions pas le temps d'admirer le paysage plus longtemps puisqu'un bateau nous attendait sur les quais. C'était d'ailleurs pour me permettre d'observer le bateau de loin que mon maître avait consenti à une halte. Or je soupçonnais le Sharda de vouloir mettre les voiles le plus vite possible. En effet, nous avions préparé cette expédition bien tranquillement depuis qu'il m'avait achetée à Sulamàn mais un événement survenu récemment l'avait incité à clôturer hâtivement les préparatifs.
Deux jours plus tôt, alors que nous soupions dans la salle commune de notre auberge, trois hommes étaient entrés. Leur peau noire les identifiait comme étant originaires de Saan Met et leur manière de se vêtir trahissait leur profession : ces trois hommes devaient garder les caravanes qui traversaient le désert. En entrant dans l'établissement, ils avaient ôté les chèches qui dissimulaient leur visage et gardé leurs armes bien en vue de tous. Je connaissais ce genre d'hommes : ils avaient souvent une famille dans une ville et fréquentaient les maisons closes dans les autres. Mais en ce qui me concernait, je ne prêtais guère attention aux clients de l'auberge. Le Guerrier Fou, au contraire, ne se privait pas pour dévisager chacun d'entre eux. Et quand son regard s'était posé sur les trois nouveaux-venus, le mien était encore concentré sur l'étrange substance que je m'efforçais à avaler malgré son apparence répugnante – un mélange grumeleux de couleur brunâtre ayant formé des bulles d'air sur toute la surface. La tension qui avait soudain palpité dans le corps qui me faisait face m'avait arrachée à mes problèmes.

Le Guerrier Fou, dont l'énorme épée reposait sur ses genoux, fixait sans ciller les trois hommes attablés derrière moi. Ses yeux noirs lançaient des éclairs et j'avais éprouvé une inquiétude sourde tandis que je voyais ses muscles se contracter. La peur des ennuis qui se profilaient m'avait clouée sur ma chaise. Je ne l'avais encore jamais vu en colère mais il était clair que je ne pourrais bientôt plus m'en targuer. Et de fait, l'un des trois hommes s'était levé et avançait déjà vers nous, les yeux fixés sur mon compagnon. Parvenu à notre table, l'étranger m'avait jeté un regard éloquent avant de reporter son attention sur le guerrier.
« Alors, Chak' ? On prend du bon temps ? » L'interpellé avait répondu du tac au tac tout en me désignant du menton : « Comme tu peux le voir... »
« Je vois surtout que tu choisis toujours les plus belles. » Un silence. « À qui l'as-tu volée, celle-là ? »
À peine avait-il fini sa phrase que mon maître s'était levé, une main serrée sur la poignée de son épée, l'autre brandie vers son interlocuteur d'un air menaçant.
« Dégage ou j'te promets que t'auras plus que des bleus à montrer à ta femme en rentrant ! Tu sais ce que ça donne, quand j'me fous en colère ! »
L'étranger avait reculé sans afficher la moindre surprise. « De fait, t'as pas changé. Mais c'est toi qui as intérêt à te faire tout petit. Maintenant qu'on sait où tu es, il vaudrait mieux pour tout le monde que tu dégages. Et pas que de cette auberge. »
Faut-il préciser que j'étais parfaitement incapable de comprendre ce que les deux hommes se disaient ? Ils s'exprimaient en saa, langue qui m'était tout sauf familière. Cependant, nul besoin de comprendre les mots pour en déterminer la nature. Ces deux-là se connaissaient de longue date et ne s'étaient pas quittés en très bons termes. Toujours est-il que les trois étrangers avaient promptement quitté les lieux, nous laissant finir notre succulent repas dans une atmosphère tendue.
Suite à cette rencontre, j'avais empaqueté toutes nos affaires et attendu deux jours entiers enfermée dans la chambre de notre auberge. Mon maître se chargeait désormais seul de la fin des préparatifs. Au final, je ne savais même pas si nous étions bel et bien sensés prendre le bateau deux jours plus tard ou si le départ avait été hâté – si tel était le cas, nous avions eu de la chance : le navire sur lequel nous nous préparions à embarquer était un bâtiment de qualité.


***

« Tu dois te tenir plus droite si tu ne veux pas finir bossue. Et raffermis ta prise sur ton arme, sinon elle ne percera pas grand chose. »
Mon maître m'apprenait à me défendre depuis des mois, plus précisément depuis que nous avions débarqué du navire alkhabirois. Celui-ci nous avait emmenés de Siltamyr aux côtes d'Usha. Lorsque mon maître m'avait appris notre destination, la raison pour laquelle il m'avait achetée m'avait semblé soudain limpide : il devait avoir besoin d'une interprète. Ceci dit, il s'était donné beaucoup de mal pour convaincre mon précédent maître de me vendre et cela semblait plutôt invraisemblable qu'il m'ait choisie seulement en raison de mes origines. Et de fait, il m'avait chargée d'une tâche particulièrement pénible pour une femme de mon gabarit : c'était moi qui portais désormais son épée gigantesque. Lui-même était armé d'une lame plus modeste qu'il pouvait dégainer à tout moment : il semblait en avoir assez de supporter le poids de l'énorme épée dans son dos toute la journée. Aussi cette tâche me revenait-elle. N'avait-il pas conscience qu'à ce rythme-là il devrait régulièrement changer de "porte-épée", comme il se plaisait à m'appeler ? Pour éviter d'avoir à réfléchir, je me répétais simplement qu'on ne l'appelait pas le Guerrier Fou pour rien. En tout cas, j'avais remis les pieds sur ma terre natale en étant toujours esclave. Le contexte avait toutefois changé et je n'étais pas certaine que l'épouse de mon père en eût apprécié la tournure.
Depuis notre arrivée en Seregon, j'avais donc fait d'énormes progrès dans la maîtrise de la courte lame dont mon maître m'avait fait cadeau, mais j'étais encore loin des résultats espérés. J'ignorais bien sûr que mon professeur ne serait jamais satisfait et qu'il faudrait m'entraîner toujours davantage pour lui plaire. J'ignorais également que mon corps se renforcerait au lieu de s'affaiblir et que je deviendrais une porte-épée exemplaire aux yeux de mon maître. Aussi m'appliquais-je chaque jour à exécuter les exercices qu'il m'imposait tout en assurant sur le côté la préparation de nos repas et en soignant notre mule. Je ne me plaignais jamais de ce qui était devenu notre routine. Malgré l'effort que je devais faire pour porter l'épée de mon maître, cette dernière était d'ailleurs plutôt posée : nous prenions tout notre temps pour traverser le pays en direction du sud, comme si nous n'avions pas de but précis. D'abord étonnée par ce mode de vie, j'avais toutefois vite saisi les principes du Sharda : nous travaillions dur pour survivre mais il lui semblait primordial de ne pas nous tuer à la tâche. « Je ne suis pas né pour parvenir au bout du chemin, me retourner et réaliser trop tard que je n'ai pas profité des beautés de ce monde ! » Quand il disait cela, il m'adressait invariablement un clin d’œil suggestif.
Quand nous tombions à court d'argent et qu'il devenait plus difficile de se nourrir, nous faisions simplement halte dans l'une ou l'autre ville ou village et mon maître proposait ses services en tant que garde du corps. Passée la méfiance initiale, nos clients étaient toujours au rendez-vous car il aurait été insensé de se priver de la protection d'un tel colosse. Quant à moi, j'avais un effet apaisant sur eux : la présence d'une femme aux côtés du Guerrier les rassurait probablement et les incitait à nous faire confiance, d'autant que j'étais clairement native d'Usha.

« Ha ha ha ! » L'entraînement se déroulait normalement lorsque soudain le rire tonitruant de mon maître avait éclaté. J'avais tenté une attaque maladroite et m'étais retrouvée paralysée par sa poigne gigantesque. Emportée par mon enthousiasme, j'étais une fois de plus neutralisée. Mais mon échec me touchait peu tant j'étais absorbée par la vision de l'homme colossal secoué d'un fou rire. Il était impossible de résister à son euphorie, aussi souriais-je en le regardant, oubliant en même temps mon poignet endolori. L'homme qui me servait de maître était doté d'une personnalité étonnante et j'avais chaque jour l'occasion de m'en rendre compte. Capable de céder à la colère ou à la joie en un rien de temps, son humeur changeait radicalement d'un instant à l'autre. À dire vrai, je commençais à m'y habituer et, même, à l'apprécier.
Petit à petit, j'avais commencé à comprendre quel genre de vie il avait dû mener auparavant pour devenir cet homme atypique. Tout d'abord, il m'avait brièvement expliqué que l'étranger avec lequel il s'était disputé dans la taverne de Siltamyr était une ancienne connaissance. Il disait entretenir avec lui une simple querelle au sujet d'une femme. J'ignorais alors que cette femme était l'amour de jeunesse du Sharda et qu'elle l'avait trahi au point de le faire bannir de la tribu. L'homme de la taverne s'avérait être un membre de son village natal qui n'était vraisemblablement pas satisfait de le voir encore en vie. Cette histoire, je ne l'appris néanmoins que des années plus tard.
La seconde chose que mon maître m'avait révélée au cours de notre voyage en mer, c'était son nom. Ou du moins le nom qu'il s'était choisi. Il m'avait en effet demandé de l'appeler « Sakarbaal » plutôt que « Maître », sous prétexte qu'il n'aimait guère l'image que cela offrait aux gens que nous rencontrions. J'éprouvais pourtant des difficultés à l'appeler de cette manière, ou même à penser à lui sous ce nom. Dans mon esprit, il demeurerait encore longtemps le « Guerrier Fou », l'homme qui  s'imposait bruyamment sur les places de marché pour vanter ses talents et se vendre au plus offrant... L'homme qui se plaisait à hanter les feux de camps de modestes voyageurs pour les effrayer avant de leur demander la charité – ce qu'il faisait surtout pour le plaisir de voir chacun s'empresser de le satisfaire par peur de l'énorme épée attachée dans son dos... L'homme qui se battait contre plusieurs adversaires en souriant comme un dément... En somme, l'homme qui s'était fait la réputation d'un guerrier parfaitement instable sur le plan psychologique. Plus tard, un barde que nous rencontrâmes s'amusa d'ailleurs à écrire une chanson à son sujet. Je crois bien qu'elle est devenue assez populaire en Seregon.

Le soir de cet entraînement, après avoir préparé le repas, Sakarbaal m'avait fait signe de le rejoindre pour la nuit. Je lui avais obéi sans manifester la moindre émotion mais au fond de moi j'étais surprise : nous dormions rarement ensemble lorsque nous étions sur la route car il préférait que l'un d'entre nous montât la garde. Je me souviens parfaitement bien de cette nuit-là : après nos ébats, je m'étais endormie contre lui sans faire le moindre rêve. C'était bien la première fois que je dormais aussi tranquillement depuis des mois : le corps impressionnant de l'homme qui veillait sur moi avait enfin cessé de m'angoisser. Le lendemain matin, je m'étais éveillée sous les caresses du guerrier. Il suivait du bout du doigt le tracé sinueux du tatouage parant mon dos. J'avais tressailli aux souvenirs qui remontaient à ma mémoire. Et là, doucement, il m'avait demandé : « Comment te sens-tu ? ». Après un instant de réflexion, je m'étais rendue compte que la réponse était évidente. Pour la première fois de ma vie, je ne me contentais pas d'obéir en me soumettant au destin. Au contraire, j'éprouvais un sentiment nouveau : je me sentais bien.


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La jeune femme marchait sur le sentier de terre battue, traînant derrière elle l'énorme épée qui soulevait un léger nuage de poussière au fur et à mesure qu'elle glissait. Ses cheveux pendaient lamentablement autour de son visage, obstruant à moitié sa vue, mais elle ne faisait pas mine de se soulager, gardait les mains crispées autour de la poignée de l'épée.
Cela faisait déjà plus d'une heure qu'elle persistait à progresser de la sorte, se contraignant à ne surtout pas regarder en arrière. Elle abandonnait le dernière homme à s'être déclaré maître de sa misérable existence. C'était la toute première fois qu'elle se retrouvait libre. Son esprit torturé n'était pas habitué à faire des choix. Avait-elle bien fait ? Aurait-il fallu laisser le corps du Guerrier Fou gésir glorieusement parmi les corps sanglants et les membres mutilés de ses victimes ? Ou valait-il bien la peine de l'avoir enterré dans ce petit renfoncement rocheux et de l'avoir recouvert de pierres pour que personne ne voie ce qu'il restait de lui ? Il fallait qu'on se souvienne du rire tonitruant de Sakarbaal, ce rustre qui s'amusait des maladresses des autres, qu'on se rappelle l'imposant guerrier dans toute sa force et sa suffisance, et non de l'homme qui avait été défait dans sa tentative ridicule de sauver la vie d'une vulgaire porte-épée.
Il était pourtant parvenu à la sauver, sa chère prostituée. Elle avait survécu à la boucherie de ce matin.
Wen Tsuo était désormais libre... Libre ! Jamais elle n'avait envisagé le devenir un jour. Enfin, jamais sérieusement. Et puis, elle n'était pas vraiment l'esclave du Guerrier Fou. Elle était devenue davantage que ça : son assistante, son apprentie, sa maîtresse même. Mais, surtout, son amie.
À nouveau, les larmes inondèrent ses joues, transformant le sable collé sur ses joues en minces filets de boue.
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◈ Missives : 607

◈ Âge du Personnage : 79 ans, en oubliant les cinq millénaires plongés dans l'obscurité...
◈ Alignement : Loyal Bon
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Vreën
◈ Origine : Azzura
◈ Localisation sur Rëa : Azzura
◈ Fiche personnage : Baltazar Numengar / Onyria Azzura

Maître du Jeu
Baltazar Numengar

◈ Dim 17 Avr 2016 - 23:57

Hé bien, c'est une belle fiche que voilà!

J'ai le plaisir de te valider et surtout je suis heureux qu'une nouvelle Inoe foule les terres de Rëa. Tu connais les manipulations inhérentes liées au forum Smile

Bon jeu à toi ma grande.