Azzura

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Niobé Aletherion - Juriste

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◈ Missives : 24

◈ Âge du Personnage : 31 ans
◈ Alignement : Loyal neutre
◈ Race : Ordhaleron
◈ Ethnie : Usalki
◈ Origine : Neya, Aquilos
◈ Localisation sur Rëa : Azzura
◈ Magie : Magie psychique.
◈ Lié : Adrim
◈ Fiche personnage : Niobé

Réceptacle
Niobé Aletherion

◈ Sam 20 Juin 2015 - 14:27

◈ Prénom : Niobé
◈ Nom : Aletherion
◈ Sexe : Femme
◈ Âge : 31 ans
◈ Date de naissance : le huit Phra de l’an 59 des Rois
◈ Race : Ordhaleron
◈ Ethnie : Usalki
◈ Origine : Neyra, village d’Aquilos
◈ Alignement : Neutre loyal
◈ Métier : Juriste et secrétaire
◈ Lié : Adrim


Magie


Nous sommes un peuple chanteur. Jadis, les miens savaient les airs et les mots qui peuvent guérir le corps et l’âme, chasser la peine et attirer les doux rêves, les calmes songes, les bonnes pensées. Nos tisseurs pouvaient galvaniser les cœurs ou abattre la terreur et plonger un être dans l’affliction la plus profonde, et leurs mélodies jouaient sur toutes les gammes des émotions et des sentiments, si bien que les plus doués d’entre eux faisaient chavirer leurs auditeurs du plaisir à la souffrance en quelques vers. Cela a toujours été notre seule arme, notre savoir-faire, notre moyen d’expression, de création et de souvenir. Nous avons chanté notre histoire, notre mémoire, notre science, nous avons tout chanté, mais cela s’est tu, il y a bien longtemps.

Et voici que j’ai retrouvé ce don. Il me semble que vous appelez cela la magie psychique, parce qu’elle agit sur l’âme. Ne me crois pas si puissante que j’aime à le prétendre, néanmoins, car jusqu’à maintenant, je ne maîtrise guère que l’un des plus obscurs et des plus funestes de nos anciennes mélopées. D’autres sont bien plus délétères, bien sûr, mais je suis loin d’en avoir le contrôle, et celui qui m’est venu le plus évidemment est peut-être celui qui s’accorde le plus à ma nature profonde. Ce chant, c’est celui de l’effroi. Subtile, glaçante, la terreur instinctive, la panique qui s’affole, et je suis sûre que je pourrais presque faire mourir de peur. Malheureusement, je dois bien reconnaître que j’ai eu bien peu de temps pour maîtriser tout cela, et ce n’est que très récemment que j’ai vraiment saisi : il m’a été échu un pouvoir trop grand pour mon sang croupi, pour mon être dégénéré. J’ai entre les mains l’ancienne magie de mes pères, mais j’ai tant perdu, ma race a tant périclité que je ne pourrais sans doute jamais parvenir à plier entièrement ce don à ma volonté.

Comment te faire comprendre ? Bien, imagine : mon chant est un courant et j’en suis le réceptacle. Il doit passer à travers moi pour atteindre les autres, et il est convoqué par ma voix, par la mélodie et par les mots qui coïncident pour éveiller quelque chose et le transmettre. S’il y a résistance, je suis touchée : aussi, il me faut une concentration parfaite, absolue, une totale négation de mon être et de mon corps, et plus que tout, je dois faire abstraction de mes sens. Car bien que mes aïeux aient eu la capacité de se soustraire à volonté aux influences de leurs airs les plus néfastes, je ne jouis pas du même talent et si je chante la terreur, je puis la ressentir aussi. Bien évidemment, il me faut également reproduire la mélodie à la perfection : pas de fausse note, pas d’erreur de prononciation, pas la moindre hésitation dans ma voix, faute de quoi tout cela serait au mieux amoindri, au pire tout à fait inefficace. Comprends donc que je ne puis user de cela en toutes circonstances. Plus encore, j’ai bien senti que manipuler cette trop grande magie pouvait m’atteindre à plus long terme : cela m’épuise, et je ne puis guère chanter très longtemps. Sans doute me faut-il encore de l’entraînement, ou bien mon organisme est-il tout simplement trop faible, je ne saurais dire. Je ne puis chanter pour un grand nombre de personnes, car cela reviendrait à éparpiller le courant que je canalise : plus il y a de réceptacles, plus il se dilue, et plus il perd en intensité. Tout au plus serais-je capable d’instiller une légère inquiétude malsaine en poussant de la voix en public...


Compétences, forces & faiblesses


Connaissance
— Noblesse et royauté : experte. Comme tous les Usalkis, je sais de mémoire les grandes familles et les noms de chacun des anciens. De fait, je me suis intéressée à nombre d’autres lignées, et j’en ai développé une passion passagère pour la généalogie.
— Histoire : maître. Mes lacunes sont immenses, lorsque cela sort de l’histoire de mon peuple, mais je connais par le menu tous les contes et les chroniques de ma race, depuis l’origine.

Art des combattants
— Combat à mains nues : novice. « À dents nues » serait une bien meilleure appellation. J’ai eu l’occasion de me les faire une ou deux fois.
— Combat aux dagues : novice. Disons clairement que j’ai une bonne théorie, mais la pratique manque un peu d’aisance.

Art des navigateurs
— Natation : maître. Je n’ai jamais mis les pieds sur un navire, mais comme tous les gens de ma race, j’ai une affinité toute particulière avec l’eau et je suis une excellente nageuse, malgré ma jambe estropiée.

Art des politiciens
— Connaissance des lois : experte. Bien évidemment, je connais par le menu l’ensemble de la législation des Orhdaleron et de l’empire, encore qu’elle fût un peu sommaire, je le déplore moi-même, mais elle n’en est que plus aisée à maîtriser.
— Intimidation : intermédiaire. Je me sais encore jeune, je manque un peu d’expérience, mais j’apprends vite à imposer ma présence, à me doter d’une aura obscure propre à révéler les vérités cachées. Je joue beaucoup de mon allure et de ce qu’elle inspire, et je me repose beaucoup sur tout cela pour éviter les ennuis.
— Perception auditive : intermédiaire. J’ai une ouïe excellente et je l’ai exercée longuement à épier les bruits de couloir et les conversations.

Art des sages
— Concentration : experte. J’ai hérité de mon sang et de mes pères une capacité à faire abstraction de ce qui m’entoure, et elle est plus que jamais nécessaire à présent que j’ai le Chant.
— Anatomie : intermédiaire. Connais ton ennemi, dit-on. Je me suis beaucoup intéressée aux nombreuses espèces qui forment le peuple dépareillé des Ordhaleron. Il est toujours utile de savoir où se trouvent les organes vitaux de ses camarades.

Arts de représentation
— Chant : maître. C’est évident, pour un peuple chanteur. Je sais tous ceux des Usalkis, et j’en ai appris beaucoup d’autres entre temps. Je connais les subtilités, les variations, les intonations, je connais les mille et une nuances de nos traditions séculaires.

Je crois pouvoir affirmer sans mentir que ce qui a toujours fait ma force a été mon tempérament. L’entêtement, la hargne, la ténacité. Je ne lâche rien, jamais, je ne m’avoue jamais vaincue et quand le combat s’avère vain, je tâche de faire tout ce qui est en mon possible pour imposer ma volonté. L’autre tranchant, car comme toutes choses mon caractère a les défauts de ses qualités, je suis souvent à un pas d’aller trop loin : sans doute un jour y aura-t-il une colère de trop, contre la mauvaise personne, et alors je serais perdue. En dehors des soubresauts et des affronts de mon tempérament difficile, je reste une fine lettrée : j’ai une mémoire excellente ; plus orale que visuelle, car j’enregistre aisément tout ce que j’entends, ce qui est fort utile et qui est un don que j’ai probablement hérité de mes ancêtres. C’est ainsi que nous apprenons, faute de lire : nous écoutons et nous retenons les sons, les mots, les airs. De là je tiens une érudition très conséquente. Je suis bien plus cultivée que la moyenne de mes semblables qui ne se préoccupent guère de ces choses, et pour tout te dire, l’ami, ils seraient surpris de se rendre compte à quel point les connaissances savantes peuvent être précieuses, jusque dans les pires bassesses.
Mes faiblesses quant à elles, sont autant physiques que morales. Physiques, parce que je reste une petite créature boiteuse, qui vient à peine de retrouver le plein usage de son bras gauche, qui redoute la trop vive lumière. Je suis un surgeon pourri sur un arbre dégénéré : ma force est bien fragile. Morales, parce que j’ai eu beau me barder de fer, de résolutions, d’armures métaphoriques, rien ne pourra jamais réparer ce qui a été brisé et je crains de devoir reconnaître que le principal moteur et combustible de mon inépuisable colère, celle qui me donne toute mon énergie, c’est la souffrance. Or, tu sais bien qu’il n’y a de souffrances sans blessures, et des blessures, j’en ai bien plus que tu ne l’imagines. Ma seule chance de survie c’est de ne pas les montrer, faute de quoi on ne manquerait pas de s’y engouffrer, de les raviver et de s’en servir contre moi, ce qui est bien plus aisé que je peux le concevoir.


Physique


Observe-moi. Je sais que je cause l’effroi. Je le vois dans tes yeux, et pour un peu, j’y distinguerais presque mon reflet danser dans ta pupille qui me fixe. Tu as demandé à contempler mon visage, eh bien, le voici. Me voici devant toi, ô, étranger, me voici à visage découvert et je sais que tu regrettes déjà ta curiosité, que tu te détournes, et que tu cherches à éviter mon regard. Ce sont nos yeux, en effet, qui choquent au premier abord, j’en suis consciente. Ils sont les miroirs de nos âmes, et la mienne est chargée de colère et d’amertume, la mienne est obscure comme un puits sans fond. S’y plonger, c’est plonger dans l’abîme. Tout le monde n’en a pas la force, tout le monde ne supporte pas le regard que te rend l’abysse que tu contemples... Noirs, mes yeux, noirs comme l’ébène, noirs comme des lacs d’onyx liquide, brillants comme des perles, des joyaux morts et figés. Gris, parfois, en de trop rares instants quand tout s’apaise ; gris de plomb et d’anthracite, lumineux comme un ciel d’orage : c’est le seul moment où ils retrouvent un soupçon de la clarté d’autrefois, paraît-il. Je n’y comprends moi-même guère, à trop fuir mon reflet, et mon image qui me dégoûte. Car, comme chacun de mes derniers semblables, je porte le souvenir et la marque, je suis un vestige, une épave, un naufrage. Pourtant, je brûle.

Je suis petite, tu me domines de la tête et des épaules. À n’y prendre point garde, on me prend souvent pour une enfant ou une vieille femme, un peu courbée, voûtée sous un invisible fardeau ; cela m’arrange, et j’affecte à accentuer cette disgrâce, parce qu’elle me dissimule et fourvoie l’ennemi. Et puis, qui se défierait d’une chétive créature sous sa capeline ? Ah, sots, ah, fats que vous êtes, si vite floués. Mes frères Ordhaleron s’y trompent moins, encore que plus d’une fois un fâcheux s’est pris au piège des apparences et ne s’est pas méfié de moi. Autrefois, nous étions immenses ! Mais notre sang pourri a dilué ce privilège, nous avons perdu en taille comme nous avons perdu en tout, en beauté, en prestance, en élégance... Nous étions fiers et élancés comme des bouleaux, pâles et fins comme leurs ramilles frissonnantes, tous façonnés d’eau claire, d’argent pur et de l’ivoire tranquille des jolis matins. La ruine venant, nous avons décru comme meurent les grands arbres, rabougris et rongés, nous avons courbé nos échines trop altières, et nos os érodés se sont amoindris jusqu’à nous donner l’allure que tu me vois à présent. La magie qui était la nôtre a cessé d’irriguer nos chairs blêmes, et l’ivoire a tourné à la poussière et à la cendre. Le plus insupportable n’est pas notre laideur. La mienne, je m’y suis faite, et même si elle me soulève le cœur, je n’y prends plus garde. Non. Ce qui me révulse, c’est de traquer en moi ce qui appartient à mes aïeux.

Les vestiges, justement, ce qui s’étiole encore et s’attarde dans nos corps amoindris, ce que l’on distingue derrière la ruine, comme on devine dans l’arbre mort le vert baliveau qu’il était, ils sont partout. C’est subtil, mais je capte dans le regard de certains comme une admiration passagère, quand ils croient percevoir, l’espace d’un instant, ce qui fut et ne sera plus jamais. Certains s’arrêtent au visage de jouvencelle funèbre que j’arbore, et ne vont point plus avant. Je me prends à le surprendre, moi aussi, de temps à autre, et cela est pire que tout : pire que la ruine, pire que de voir quelle horreur indigne nous sommes devenus. C’est cela qui nous rend beaux à nouveau, parfois ; cela qui nous rend dérangeants aussi, car c’est comme contempler le cadavre d’une accorte personne : c’est ce que je suis, c’est que nous sommes tous. L’attrait est là, encore, sous-jacent, on le traque et on le débusque au détour d’un regard, l’amande de mes grands yeux, le contour d’une bouche fine, la gorge de cygne, la taille délicate, la stature altière qui se redresse dans un effort. Mais la ruine menace, la ruine ronge, la pourriture flétrit les chairs vives et retrousse les lèvres sur les dents aiguës, les orbites se creusent et noircissent, le teint vire à la grisaille poisseuse. La coexistence contre nature de la beauté et de l’horreur, voilà ce que nous incarnons. Je me tiens sur le seuil, là où la peur rejoint le désir, car il y en a pour aimer mon corps malingre, serpentin et ichtyque, il y en a pour trouver de l’attrait à mes disgrâces de vieille sirène d’eau croupie. Je tâche toujours de leur faire passer ce goût.

Mais je m’égare, et je te vois me contempler de nouveau. Ton regard ne s’attarde pas sur mon visage de cadavre noyé, mes joues bistre, les villosités livides qui cernent les lacs noirs de mes yeux. Ma bouche fendue comme un coup de lame te fait horreur, et tu crains sans doute les crocs aigus qui s’y tapissent, à raison, mon ami. Ils sont tranchants, et j’ai un faible pour le sang de tes semblables. Je suis frêle, si bien qu’il te semble qu’un souffle me briserait, que d’une main tu pourrais broyer les vertèbres bossues de ma nuque courbée. Détrompe-toi. Nous ne sommes pas du bois vert dont on fait les mortels, nous avons l’aubier âpre et noir des vénérables chênes au cœur rassis sur pied par l’orage. Nous sommes coriaces comme un vieux cuir d’écailles, résistants et durs à la peine, car nous nous sommes desséchés à la flamme, nous avons plongé nos chairs et nos os dans les pires tourments pour conserver ce que nous pouvions sauvegarder dans le naufrage. Je suis chétive, mais je suis rapide, et je sais d’expérience qu’il existe un nombre affolant d’endroits où un coup de lame cause les plus grands dégâts... Ce que ma force brute ne peut accomplir, je le fais avec le renfort de la tromperie, jamais de front, toujours dans l’ombre, parce que c’est en elle que réside mon pouvoir.

Mes mains t’intriguent, et à défaut d’apercevoir le reste, tu les détailles, car c’est la seule chair, la seule peau que tu vois émerger du flot noir de ma bure flottante, excepté mon visage et ma gorge. Elles sont longues, arachnéennes, des griffes d’albâtre aux ongles pointus comme des lames. Je sais que tu fixes ma main gauche et ses moignons atrocement distordus. Je n’ai pas besoin de vérifier, pour cela, tu es fasciné par l’horreur trouble de ces bouts d’os rabougris, écrasés et tranchés. Tu remarques aussi la faiblesse de mon bras, couvert de cicatrices, étrangement atrophié, comme tu as noté ma démarche bancale que je corrige en vain en m’appuyant sur une canne. Oui, mon ami, oui, cette loque que tu contemples, c’est moi. Mon habit flotte sur mon corps, et je sais quel effet cela produit : on dirait une robe sur un squelette. On devine, dans un pli, dans le tombé de l’étoffe lourde, le dessin aigu et raide de mes épaules, et quand le vent claque et cingle, on peut apercevoir distinctement l’étroitesse de ma silhouette. Ne t’y trompe pas. J’ai une musculature sèche et des plus coriaces, bien que je le cache avec grand soin.

Je suis le cadavre vivant, parlant, chantant, le tombeau de mes pères et mères. Je suis leur fantôme. Ce que nous fûmes, tu l’entrevois en moi. Alors, me voici. Regarde, à travers moi, la splendeur et la ruine, et la chute, la déchéance et la pourriture qui flétrissent ce qui reste de nous. Contemple l’œuvre des tiens, repais-t’en, voilà ta récompense !



Caractère


J’ai ri, un instant plus tôt, et je t’ai vu plisser les yeux, de dégoût ou de perplexité, je ne sais. Sans doute ce son te semblait incongru dans ma bouche hérissée de dents tranchantes, sans doute me crois-tu incapable d’humour ? Oh, détrompe-toi, ami, j’ai l’amusement facile, mais le rire sinistre et grinçant, je l’avoue. Je ne goûte vraiment que la noirceur. En vérité, mon âme est à l’image de mon corps : un champ de ruines que n’habitent que les fantômes d’une colère sans fin. Ils hurlent, ils hurlent, ils hurlent pour la vengeance et une justice qui ne vient pas. J’ai arrêté d’avoir la foi, et peut-être même bien que je n’ai jamais cru. J’ai cessé d’espérer. Il n’y pas de clémence, il n’y a pas de pitié, il n’y d’équitable que le trépas, parce qu’il frappe sans sourciller les riches et les pauvres, les puissants et les faibles. Il n’y a que là, il n’y a que dans le couperet et la lame que se niche la seule justice, parce que nul n’est à l’abri de la faux qui prend pour ne jamais rien rendre, sinon à la poussière ce qui est né d’elle.

Par où commencer ? Comme tout être en ce monde, j’ai eu mon temps d’innocence. J’ai toujours vécu dans l’ombre de mes glorieux ancêtres, mais je crois avoir été heureuse un jour, faute de pouvoir mieux appréhender cela. Néanmoins, le destin m’a faite ainsi que je suis tout emplie d’un courroux qui ne cesse pas, et elle m’a faite aussi dure que le roc, car je sais que je suis celle qui pourra obtenir vengeance pour les miens. J’ai la conscience aiguë de la valeur d’une vie, et cela n’enlève rien à mon absence de clémence envers les criminels : je sais ce que j’ôte, et je le fais certes sans plaisir — ou au moins j’essaie de m’en convaincre, mais avec la très nette perception de ce que j’accomplis.

Je ne suis pas mauvaise, du moins, je ne le crois pas : je n’ai nul désir de nuire ni de faire le mal et j’ai à cœur de respecter mes principes. Oui, je suis remplie d’aigreur, de colère et d’amertume, j’ai la rage au bord des lèvres et je hais plus que je n’aime, mais je n’ai aucun penchant pour les affres inutiles et les morts sans raison. Si je frappe, c’est que je l’estime mérité. Pour un œil, les deux yeux, pour une dent, toute la mâchoire : j’ai trop souffert, nous avons tous bien trop souffert pour faire preuve envers les bourreaux d’une clémence dont nous n’avons jamais pu jouir. Pourtant, c’est d’avoir trop bien connu la douleur, d’en savoir toutes les subtilités, les intonations et les variations qui me fait avoir bon cœur, de temps à autre, à mon corps défendant. J’ai la pitié brève et la larme absente, mais je sais soulager les maux qui assaillent ceux que j’entrevois parfois. A ma charge de faire justice, puisque de justice il n’y a point : alors, je me dévoue moi-même pour décider qui mérite le don trop rare de mon indulgence.

Tu as raison de grimacer, tu pressens déjà ce qui va suivre : en effet, je conçois aisément que la compassion soit un terme qui jure horriblement avec le nom d’Ordhaleron et que bien souvent, elle prend l’aspect définitif et quelque peu désagréable d’un chuintement de lame pour abréger les souffrances. Mais pas toujours, rassure-toi, et j’avoue moi-même ne pas forcément croire à cette vision-là. Après tout, nous autres Usalkis sommes méprisés pour notre nature même, parce qu’on nous considère comme de de tristes sires confits dans nos ritournelles idiotes : peut-être y a-t-il une autre raison à cette détestation. Peut-être sommes-nous, en effet, contaminés par la faiblesse, souillés par la pitié, trempés dans une indignité presque contagieuse, penchés que nous sommes sur les tombeaux du passé.

On pourrait me dire orgueilleuse, c’est évident et je le reconnais sans peine : mais regarde-moi ! Je suis une épave crevée d’amertume, et pourtant : je suis vivante, j’ai traversé le fer et le feu, et j’ai reçu le don du Chant. J’ai mes raisons d’être certaine que j’ai la force nécessaire pour affronter ce qui m’attend. Je crois que cette volonté d’acier est l’un de mes plus grands atouts : je ne plie pas, je ne vacille pas, et si mon corps me trahit, l’esprit ne tremble point et rien ne l’atteint. Rien, ou presque, évidemment, car ma faiblesse et mon avantage, tout en même temps, c’est aussi la colère. Je m’efforce de la maîtriser, mais elle est terrible, mon ire ! Elle s’emballe parfois et me fait transgresser mes réflexions et mes convenances, et bien souvent elle irradie de moi comme un feu obscur qui devient presque perceptible pour ceux qui m’entourent. Je tâche de ne pas me laisser emporter, mais par moments, dieux, c’est bien plus fort que moi, je vais à l’encontre de ce que j’ai juré : ne jamais porter le premier coup. Car oui, je ne suis pas immorale, c’est évident. Je ne tue ni ne frappe jamais pour rien, toujours en juste récompense de quelque chose, car je n’ai pas le goût de faire souffrir ceux que j’estime innocents, ou qui n’ont pas assez fauté pour s’attirer mon courroux. Il ferait beau voire qu’une future magistrate s’adonne à ce qu’elle punit... Je suis rigoureuse, oui, et sévère, car je n’ai jamais connu qu’une existence studieuse, dépouillée et monastique. Je n’ai aucun attrait pour les ors, le luxe, le confort, je me contente de peu et n’ai de plaisir que dans des choses infimes.

Néanmoins, et souviens-toi de ce que je te disais sur mon orgueil : je reste une créature fière, fut-ce depuis les tréfonds de ma misère. En vérité, j’ai la vanité des perdus, des damnés et des réprouvés. Je me drape dans la déchéance comme dans un manteau, et je défends mon titre de fin de race dégénérée avec un soin d’autant plus grand que tu sais sans doute à quel point les Ordhaleron n’ont que mépris pour la faiblesse. Je ne dois pas en montrer ! Pas une seule ! Alors à chaque insulte on jette le gant. J’ai bien d’autres choses à faire que bataille avec chaque malotru qui s’est permis de s’en prendre à moi, verbalement ou physiquement, et j’ai acquis une certaine souplesse en la matière, gardant à l’esprit que je n’ai ni le rang ni la puissance nécessaire pour assouvir mes instincts vengeurs. Il est de nombreuses fois où je ne puis passer outre cependant, et quelques-unes plus rares encore où je me suis littéralement jetée à la gorge de quelqu’un pour un mot de trop. Je le regrette toujours, évidemment, mais il me semble que la sauvagerie de mes colères ait creusé le lit prometteur d’une petite réputation qui a, semble-t-il, apaisé les querelleurs à mon encontre. Je ne fais rien pour le démentir, bien sûr, et je veille toujours à épargner mon prochain, bien que je me surprenne bien souvent à déplorer très amèrement cette loi inamovible qui nous interdit de tuer. J’ai un temps caressé le projet de courir les noces, pour avoir une chance de faire rendre gorge aux fâcheux, mais tu imagines bien que j’ai autre chose à faire que cela.

Ainsi que je le disais, je mène l’existence terne et sans relief d’un secrétaire laborieux. Je sais ce que tu penses, l’ami, ne te cache pas : tu te dis que je ne connais guère la vie, alors, si je n’ai pas goûté à ce qu’elle peut offrir de plaisant et de beau. Détrompe-toi. J’aime la magnificence, elle a quelque chose de terrible et de réjouissant à la fois, mais je jalouse toujours la splendeur des autres parce qu’elle reflète ce que j’aurais dû être. J’aime autant que je hais et de ne pas avoir assez connu le premier, je verse souvent dans le second. Quant au reste, à l’amour, au vin, aux gourmandises des sens, je les laisse à ceux qui ont du temps à y consacrer : moi, je n’en ai jamais eu, et on a bien vite rendu repoussants à mes yeux tous les plaisirs de la chair. Je crois pouvoir dire que le contact le plus intime que j’aime à éprouver, et il est rarissime, c’est de me repaître d’une ventrée de sang frais et de me faire les dents sur une jugulaire palpitante de Valduris : vois comment je me distrais... Or donc, si ce n’est l’étude, le chant, le perfectionnement de mes compétences, je n’ai guère de loisirs, et je me drape d’une solitude que force mon caractère relativement peu avenant et la distance que je me plais à instaurer avec toute autre personne. Si j’aime, si j’aime sincèrement, profondément, viscéralement, c’est à mon peuple seul que va cette affection et je n’ai rencontré jusque là nulle âme qui a su attirer chez moi autre chose qu’un vague intérêt poli.


Inventaire


Comme tu peux t’y attendre, je ne possède pas grand-chose. Je vais toujours vêtue de noir, je me cache dans les replis de mes grands manteaux et de mes capuchons. Je prends néanmoins la précaution de conserver une bonne épaisseur de cuir sous ces atours fort humbles, car je sais d’expérience qu’un couteau bien placé peut changer beaucoup de choses. Non pas que je me sente menacée au quotidien, simple précaution. Au cas où. Un cuir comme celui-là ne garantit aucunement d’un coup de taille au creux du ventre, mais je me fie à ma rapidité pour mettre à mal ces projets assassins.
Dans le même registre et parce que j’aime moi aussi pouvoir compter sur ces procédés, je cache en permanence une solide dague, fixée derrière une longue aumônière. Une bonne dizaine de centimètres d’un bel acier trempé, damasquiné, que je conserve par-devers moi depuis fort longtemps et qui m’a déjà rendu de fiers services.
J’ai d’autres objets plus anodins, plus innocents, aussi. Je garde mes fournitures de travail rangées dans une besace suspendue à ma ceinture : plumes, encres, cachets et bâtons de cire, en plus des clefs de l’étude de ma patronne et de son bureau. Bien souvent, j’y garde aussi un opuscule de nos lois, une sorte de petit psautier relié de cuir qui m’est fort lorsque la mémoire vient à me faire défaut. Depuis les blessures que j'ai reçues, il y a cinq ans, je ne me sépare pas de ma canne : un solide objet de bois et de fer lesté, aussi utile pour corriger la faiblesse résiduelle de ma jambe que pour châtier le manant. Je puis m'en passer pour marcher, mais je préfère la garder à portée de main, autant pour soulager les douleurs rampantes de mes vieilles fêlures que pour pouvoir compter sur un objet assez solide pour frapper quelqu'un.




Ambitions & Desseins


La question est pertinente, mais je crois que tu as deviné, au fil de mon récit : puisque justice n’a point été rendue, ni à moi ni aux autres, j’ai décidé de l’arracher moi-même, si possible aux corps palpitants des fautifs. Je me suis faite fléau, main divine et couperet du bourreau. Je n’aspire qu’à cela, de tout mon être, de toute mon âme : la justice, brutale, implacable, sanguinolente.


Divers


Reconnaissez-vous être âgé de 18 ans ? : Oui
Si vous prenez un personnage important et que vous disparaissez, nous autorisez-vous à nous inspirer de votre personnage pour créer un nouveau prédéfini ? : Oui
Moultipass : MDP validé par pépé

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◈ Missives : 24

◈ Âge du Personnage : 31 ans
◈ Alignement : Loyal neutre
◈ Race : Ordhaleron
◈ Ethnie : Usalki
◈ Origine : Neya, Aquilos
◈ Localisation sur Rëa : Azzura
◈ Magie : Magie psychique.
◈ Lié : Adrim
◈ Fiche personnage : Niobé

Réceptacle
Niobé Aletherion

◈ Jeu 25 Juin 2015 - 23:43



Histoire


Comme celle de tous mes frères et de toutes mes sœurs, mon histoire se confond avec celle de mon peuple. Nous autres Usalkis sommes vieux, très vieux, anciens comme les pierres et les arbres, anciens comme la magie et les montagnes. Oh, nous étions beaux, autrefois, grands seigneurs et grandes dames, altiers, des rois en nos territoires que nous pouvions parcourir le jour durant, sur le vent et la sylve, sans rencontrer âme qui vive.

Nos contes disent que nous sommes nés d’un rayon de lune et d’une goutte de pluie, quand l’astre a reflété sa figure sur le miroir d’un étang. Nous avons émergé des eaux noires et de l’obscurité, nous avons nourri nos corps de la rosée et du chuchotis des étoiles. Nous nous sommes élevés, pâles, enfants encore, et nous avons été instruits par ce qui nous entourait : du vent, notre ami et frère, nous avons appris la musique. Celle qui soigne, celle qui tue, celle qui écarte et qui rapproche, celle qui perd et qui rassemble, et les mille et un murmures des souffles célestes. Nous avons appris, nous avons retenu. Nous étions façonnés d’innocence, nos yeux miroitaient tout ce que la nature nous offrait. Nous nous sommes fait esprits et seigneurs des hautes futaies dans les replis des montagnes, loin, loin de tout. Dans le froid que nous ne craignions point, dans la neige qui nous faisait compagnie, nous avons chanté, longtemps, nous avons tissé nos contes et empli le silence des échos de nos voix mêlées.

Nous sommes le peuple qui chante, des eaux mortes au fond des yeux, nous sommes le peuple qui chante, et aujourd’hui la chanson s’est tarie.

Mais je n’en suis pas encore là. Pardonne, ô auditeur attentif, l’amertume qui me noie la bouche à te raconter cela, car pour nous autres qui avons la mémoire interminable comme un millier d’hiver, le souvenir de nos splendeurs et de nos apothéoses pèse plus lourd qu’une chape de plomb. C’est l’héritage qui nous est échu, à nous, spectres de misère, que nous rappeler pour toujours des hauteurs desquelles nous avons chu, jusqu’aux abysses les plus insondables. Notre histoire, mon histoire, c’est celle de la gloire et de la chute, celle de l’orgueil et de l’humiliation terrible qui a empli nos cœurs de colère.

Nous sommes le peuple qui chante, la rage au creux du ventre, nous sommes le peuple qui chante, et depuis lors nous crions vengeance.

J’ai toujours marché dans la réminiscence des anciens jours. À peine ai-je l’infime consolation de me dire que je n’ai que le souvenir pour moi, le récit et les mélodies, la mémoire de ces vieux jours splendides, faute de les avoir vécus moi-même. Mais mon lot est de me rappeler, comme à chacun de mes frères et de mes sœurs, et cela pèse, ô, dieux. Cela pèse tant que je voudrais parfois goûter au réconfort futile de l’amnésie, mais cela m’est interdit, car après moi, qui chantera pour les anciens, qui chantera pour les morts et tout ce que nous avons perdu ? Qui se souviendra des Usalkis ? Non, ne rétorques pas, je t’en prie. Je connais déjà la réponse au fond de moi, et elle m’est insoutenable.

L’oubli m’est insupportable.

Alors, pour ce faire, je dois revenir à l’origine, même si c’est douloureux, même si par force, je dois m’y résoudre, cent fois lier et relier le fil du récit, de la trame à la déchirure. Au commencement heureux, isolés. Nous étions loin des Valduris, loin des autres races, et nous avons été fortunés, splendides et mélodieux. Nous avons fait des temples et des demeures éphémères, mais nous n’avons rien écrit, nous n’avons rien construit : le couvert des arbres et des rochers nous servait de halle que nous emplissions de chants, et les vertes colonnades de la sylve nous faisaient des palais, des sanctuaires et des reposoirs. En ces temps, nous vénérions notre mère la lune, et les esprits des lacs, des rivières, ceux qui étaient les pères de nos races. Nous avons toujours aimé l’eau, nous qui étions nés d’elle : les flots des torrents, des fleuves, des rus, ou bien les grands replis très lisses et les miroirs des étangs, des mares et des eaux souterraines.

L’érudition nous est venue, mêlée de candeur, et nous avons contemplé les étoiles, depuis les sommets, conté mille sciences des mouvements des planètes et des astres. Nous avons étudié les nuages, leur langage et leurs présages, et nous avons chanté tout cela, car nous chantons tout. La tristesse, la joie, le passé et le présent, la fiction et la sagesse. C’était ainsi que nous étions liés à ce monde, à nos sœurs et à nos frères, aux pères et mères et aux aïeux déjà évanoui dans l’ombre.
Sans doute vos bergers ont-ils souvent débusqué, loin dans les pâturages, les tombeaux que nous avons façonnés en ce temps pour eux : cherche les, si tes pas te mènent en nos anciens domaines, tu trouveras peut-être la trace des ossements de mes ancêtres qui reposent sous l’onde limpide des lacs alpins, couchés sur la pierre. Nous autres n’avons jamais été une race profuse, et bien que notre vie fût fort longue au commencement, le deuil nous était pénible, car avec chacun s’éteignait un chant précieux, et notre plus grande hantise était de mourir avant d’avoir pu transmettre notre mémoire à d’autres. Alors, nous partagions tout, et nous nous souvenions de tout : car nous n’écrivions point et seule la parole, fluctuante et vivante, était apte à rendre compte de nos vies et de nos récits.

Longtemps après notre éveil, nous avons descendu les monts, animés par la curiosité de découvrir quel était le son des autres rivières du monde, la chanson des autres futaies et des autres vents. Nous nous sommes éparpillés, nous avons quitté nos retraites dans les cimes, quitté le couvert des sapins et des hêtres, quitté l’ombrage propice à nos rêveries. Nous avons côtoyé vos ancêtres, et ceux des anciennes races, en ce temps où la magie régnait et où le malheur n’avait pas tout recouvert. On nous nomma de diverses manières, mais de tous les noms que mes pères ont portés, je crois que c’est celui des Eressaë que je préfère : Aedhilion, tisse-mots. Car tisseurs, oui, nous étions : de chants de paix, d’amour et de guérison, de guerre et de courage pour ensanglanter le ciel, d’ombre et de deuil pour pleurer les défunts. Souventes fois on a sous-estimé les armes dérisoires qu'étaient nos voix : après tout, peuple chanteur et non combattant, on nous a cru faibles, et quelle erreur ce fut... En ce temps là, nous étions pacifiques, mais nous avons toujours eu à coeur de nous protéger, et de protéger les nôtres : innocents mais pas idiots, certes non ! Et nous relatons encore ce jour funeste où les chants de nos sages ont forcés nos adversaires à retourner leurs propres armes contre eux-mêmes et contre leurs frères. Ce soir là, teinté de colère et de chagrin, nous avons marché dans les cadavres et c'est d'une terreur profonde que nous avons peuplé les bois silencieux.

Nous avons retenu, encore, et tant et tant que notre mémoire est devenue immense, mais hélas, beaucoup de choses se sont perdues. Notre capacité d’apprentissage a toujours été plus grande que celle des autres races, et nous avons fini par trouver une place : nous étions de vivantes archives de vos légendes et de vos histoires, et nous observions la course du monde pour la chanter de plus belle, et garder impérissables les noms de ceux qui étaient partis.

À ce propos, voilà notre croyance : s’il y a quelqu’un pour dire ton nom, tu demeures ici bas. Une partie de toi subsiste, et tu vis, encore, jusqu’à ce que la mémoire se perde. Alors, voici pourquoi l’oubli est pour nous une tragédie, et plus grande fut encore la mort de tant des nôtres, car il n’y eut plus assez de bouches, plus assez d’âmes pour chanter les noms de tous ceux qui ont péri.

Car, comme le crépuscule s’en vient toujours, notre aurore et notre mitan du jour se sont effacés, effondrés, en cet instant terrible que nous pleurons encore, en cet instant qui a tout jeté à bas : nous avons senti, dans nos chairs, la force qui nous avait soutenus, nous l’avons sentie se flétrir. En un instant, tout était fini. Nos gorges lançaient au ciel des sons qu’il n’entendait plus, nos voix s’entremêlaient en de vaines tapisseries, nous ne tissions plus, nous brassions les fils et les emmêlions en vain dans des cacophonies sans effet. Nous avons perdu notre force, notre courage, nous avons perdu ce qui faisait que nous étions Aedhilion, les tisse-mots. Nous n’étions plus rien.

Nous avons tenté de survivre, de nous adapter, mais déjà le désespoir nous avait envahis, et nombreux furent ceux qui retournèrent à l’origine, dans les montagnes ; l’exode fut immense, car nous nous étions multipliés en ce temps-là. Là, plus nombreux encore furent ceux qui se couchèrent sur la pierre pour se laisser mourir, car à quoi bon notre existence, si nous ne pouvions chanter ? Nous avions perdu le lien avec le monde qui nous entourait, la lune muette avait renié ses enfants, et les eaux fécondes ne murmuraient plus que dans un langage qui n’était plus le nôtre.

Pour ceux qui demeurèrent parmi les Valduris et les autres races, le sort fut moins clément, car très vite, nous apprîmes le plus brutalement du monde les usages de la guerre, celle que nous ne pouvions mener en chantant et en tissant nos sortilèges. T’ai-je dit, mon ami, que c’est alors que nous avons pris goût au sang des Valduris ? Non, non, ce n’est pas une image. C’est la vérité vraie. J’ai le croc tranchant et l’âme noire, et d’autant plus de plaisir à me repaître de vous. Contrairement à certains des miens, je n’aime pas la saveur de la viande, seulement celle du sang, et du frais. Encore chaud, tout plein de vie... Un délice. Et c’est ainsi que nous avons tâté de vous, vous autres Valduris. Nous avons noyé ce qu’il nous restait d’innocence dans vos entrailles, et nous avons presque tout perdu. Vous êtes devenus un gibier pour ce qu'il restait des Usalkis, privés de leurs dons, mais point encore de toutes leurs forces et si nous avons périclité très rapidement, nous avons résisté, un temps, parce que nous étions fiers dans le chagrin et l'humiliation. Au moins avons-nous l'orgueil de prétendre que nous sommes morts debout.

Cette histoire, la nôtre, fait partie de mes premiers souvenirs, comme si je m’étais éveillée au monde en ayant connaissance de l’immense tragédie des miens. Mais tes questions deviennent pressantes, l’ami. Tu ne veux pas savoir l’histoire de mon peuple, tu veux en savoir plus sur moi. Sur moi ? À nouveau, je lâche ce qui ressemble le plus à un rire, mais qui n’en est pas un. Que veux-tu savoir ? Ma naissance ? Elle fut misérable. Je suis la branche pourrissante d’un très vieil arbre dégénéré. Mais soit, tu sauras.

Je suis née il y a bien longtemps, car ma race jouit encore des restes indigents de la longévité de nos ancêtres, mais je suis jeune, au regard des années qui m’attendent. Si nous grandissions comme vous, peut-être ne serais-je qu’à peine adulte, à peine formée, à peine pleinement existante, mais comme pour tous les restes de ma race, l’âge m’a prise au berceau. Au temps de l’exil qui mena les débris des miens sur les rives des royaumes constitués par les Ordhaleron, lorsqu’ils décidèrent de joindre leur destinée à celles des autres peuples qui avaient participé à la guerre, nous avons échoué en Neya. Sans doute que nous aurions réjoui nos cœurs de la magnificence de ce pays... Mais tout cela n’avait qu’un goût de cendre, pour nous.

J’ai aimé cet endroit, pourtant, autant qu’il m’a été permis de le faire. Nous avons reconstruit, un peu, un peu de notre monde en lambeaux, nous avons sauvegardé nos us et nos coutumes de l’oubli, maintenu les anciennes traditions, et nous avons périclité encore, lentement, jusqu’à ce qu’il ne reste de nous que quelques hameaux éparpillés. Je crois que la plupart des miens n’attendent plus que la fin, mais je ne peux m’y résoudre, et si je dois être la seule à me battre, eh bien soit, j’irais seule au front, fut-ce contre le monde tout entier.

C’est là que je suis née. Dans un petit village, dans un dénuement monastique. Nous avions colonisé ce qui était peut-être un ancien palais, vidé par la guerre, où affleuraient quelques ossements d’Elfes massacrés, et qui s’écroulait à demi comme une carcasse creuse. C’était immense, c’était lugubre, et rien ne pouvait mieux nous convenir qu’un squelette d’une splendeur éteinte, à nous qui n’étions qu’une assemblée de spectres livides... Je me rappelle de ma mère, et d’un père contrefait. Je fus la seule fillette survivante, car la mort fut cruelle pour nous autres et faucha bien des enfançons au berceau.

Dès l’enfance, dès que je fus en âge d’entendre et de comprendre, on m’enseigna l’histoire de mon peuple, comme on le fît à tous. Je me souviens d’une enfance obscure, envahie par le bourdonnement incessant des prières et des oraisons, des récits, qui se disaient sans cesse, jour et nuit, sans que jamais les voix ne s’éteignent. On les appelle les Récitants, et à l’image de certains prêtres qui font des vœux absurdes de silence ou de ténèbres, ils avaient fait vœu de consacrer leur vie à la récitation permanente de la litanie des noms de nos ancêtres et de tous nos morts. J’en connais une bonne partie, car ma mère me les chanta quand j’étais petite, en comptine, en berceuse, pour m’apprendre les rudiments des lettres... Nous avons tous vécu ainsi, prisonniers du souvenir de nos pères et de ce qui avait été. Cinq mille années de mémoire.

Je te vois sourire, tristement, et à raison. Nous ne sommes pas un peuple heureux, peut-être l’as-tu deviné...

Comme tous les miens, on ne m’a laissée partir que quand j’ai prouvé devant l’assemblée de nos anciens que j’étais capable de faire le récit de notre histoire et des deux cents premiers versets de la Grande Litanie, ainsi que de retracer l’ensemble de ma lignée. C’est ainsi que nous faisons : nous ne sortons de l’enfance que lorsque nous avons pleinement connaissance et conscience du passé. Ma mère m’a alors destinée à l’administration. Nous autres sommes réputés pour notre mémoire et notre aptitude d’apprentissage, après tout : nous faisons d’excellents gratte-papiers et de meilleurs archivistes, encore que nous n’ayons point d’amour pour les livres et les lettres mortes. Déjà, à cette époque, la colère qui était née au fond de moi, l’injustice cruelle du sort réservé aux miens avait éveillé une soif terrible de justice : je me voulais droite, je me voulais équitable et aveugle, tranchant le vrai du faux, je voulais l’ordre, et je ris aujourd’hui de ces illusions de jeunesse... Elle on fait leur temps, comme tout en ce monde. Parfois, je me dis que j’étais presque heureuse, alors. Autant que peut l’être l’héritière d’une race en déréliction, naturellement.

Néanmoins, je ne fis que peu de cas des divertissements des gens de mon âge : c’étaient des choses qui me semblaient étrangères, et qui ne m’attiraient aucunement. J’étais digne, vertueuse et rigide comme une jeune fille de bonne famille, alors que j’ai toujours eu une existence recluse et monastique : pour certains, ce fut singulier, évidemment, et on m’a prêté bien des réputations. Je ne m’en suis pas souciée, et à vrai dire, je crois que je ne me souciais de rien. Le monde me semblait vide, et loin du cocon de ma maisonnée, loin du murmure perpétuel des Récitants, plongée dans l’agitation constante d’une ville que je n’aimais pas, entourée d’étrangers, j’ai perçu ma solitude et mon isolement comme une pénitence, la preuve supplémentaire que le sort de mon peuple était consommé au point que nous n’étions plus vraiment de ce monde.

Je me souviens avoir développé une idée saugrenue : et si j’étais morte, sans le savoir ? Et si je n’étais qu’un fantôme ?

Je te vois rire, l’ami, mais réfléchis aux dégâts que peut produire une telle éducation sur un jeune esprit : j’ai vécu chaque jour de mon enfance dans l’ombre d’une tragédie vieille de cinq mille ans. Que peut-on faire de cela ? Je n’ai fait que tirer des conclusions, sur mon corps, sur moi, sur ce qui m’entourait. Cela a failli me coûter la vie, pour de bon. J’avais fini par croire si fort à cette idée que j’en étais téméraire, terriblement téméraire. Je répondais vertement à la moindre insulte, persuadée qu’étant de l’autre côté, je n’avais rien à craindre d’un trépas que j’avais déjà connu. Je voulais être implacable, aussi je ne laissais rien passer, ni pour moi ni pour les autres, ce qui a été vécu dès lors comme la preuve d’un orgueil démesuré.

Par la force des choses, j’ai appris à me battre, certainement pas à la loyale. J’ai appris les coups bas et les petites bagarres furtives, les lynchages secrets qui laissent le nez en sang — le mien, bien souvent — et les poings écorchés. De toute manière, aucun Orhdaleron n’envisage une existence sans combat, et jusque dans l’académie où on m’a enseigné les lettres, le droit et l’histoire, j’ai eu mon content de châtiments corporels et de mêlées furieuses où on déléguait aux élèves le soin de procéder à une épuration méticuleuse des éléments les moins performants. Curieusement, j’ai toujours réussi à m’en tirer : je me rends compte aujourd’hui que je dois ma survie à une chance insolente plutôt qu’à la force de mon bras. Beaucoup de mes camarades ont tâté de mes dents tranchantes, soit dit en passant.

Tout cela m’a raccroché à la vie, je crois ; la douleur, fulgurante, vive, et l’apaisement qu’elle apportait à la colère, ou au contraire l’huile qu’elle jetait sur ses braises, a été une compagne quotidienne en ces temps où elle me rattachait plus que toute autre chose à ce monde sur lequel je pensais n’avoir pas de prise. De plus en plus régulièrement, j’ai fait l’expérience amère de l’injustice, et cela n’a fait qu’accroître ma rage et endurcir le peu de cœur que j’ai eu. L’arbrisseau que j’étais a été plongé dans les flammes plus souvent qu’à son tour.

Bien sûr, n’allez pas croire que ma jeunesse n’a été que plaies et bosses, j’ai beaucoup étudié, également, parce que, eh bien. C’était le seul loisir que je me laissais. J’ai étudié les lois, les textes anciens, j’ai tâché de retenir tout ce que je pouvais, j’ai engrangé dans ma mémoire tant de traités que je peux encore réciter par le menu l’index des ordonnances de l’Empire, et la liste des cinquante-sept derniers magistrats en fonction. Je me suis passionnée pour les lois, pour leur mécanique froide et indivisible, et je nourrissais des buts bien nobles pour une jeune étudiante, croyant que j’avais entre les mains les moyens d’apporter ce que voyais manquer cruellement à ce monde : comprenez bien, j’aurais voulu ardemment garder ces illusions, mais à présent je sais fort bien que c’est une vaste supercherie.

Je parlais tout à l’heure de cette sensation étrange que j’avais, fut un temps, celle d’être morte, presque désincarnée. Mon corps me révulsait, parce qu’on m’avait élevée dans le dégoût d’une apparence qui était le symbole de notre chute ; je ne l’apprécie toujours pas, soit dit en passant, mais j’ai eu la surprise de constater que certains de mes camarades entretenaient des goûts pour le moins étonnants : on tient les Ordhaleron pour barbares, et je puis vous assurer que de manière tout à fait objective, certains le sont. Sans doute le suis-je aussi à ma façon, moi qui aime à me repaître de votre sang et à semer la mort parmi les impies. Quoi qu’il en soit, j’ai appris à mes dépens que tout le monde ne partageait pas ce dégoût et qu’à défaut d’être belle — encore que chez un peuple aussi disparate que les Ordhaleron, ce soit une notion bien vague — je pouvais attirer l’œil, et pire encore, le désir.

Ne fuis pas ainsi mes yeux, l’ami, regarde-moi bien, regarde-moi jusqu’au tréfonds de l’âme. Tu as voulu savoir ? Eh bien sache ! Tu devines, n’est-ce pas ? Je t’ai vu frissonner, te détourner, parce que tu pressens la suite : tu as vu juste. Sans doute as-tu aussi fauté de la sorte, une servante sur un coin de table, n’est-il pas ? L’histoire la plus tristement banale, celle qui nous répète depuis toujours à quel point la chair des mâles peut être faible... Je sais comment vous traitez vos femmes, vous autres, ne te cache pas, tu te fais honte. Crois bien que certains des nôtres n’ont pas plus de vertu et d’honneur, à ce sujet.

Quoi qu’il en soit, c’est au moment où je me suis abîmée dans l’horreur, où j’ai titubé dans le sang qui coulait de mon ventre, quand j’ai tenté de reprendre pied dans la réalité que j’ai su le plus viscéralement du monde que j’étais bel et bien en vie, et que si je niais mon corps, d’autres n’en faisaient pas de même. À tout prendre, cela m’a enseigné à me défier plus encore de mon prochain, et j’ai goûté dans ma chair le poison et la lame de la plus grande des injustices. Personne ne sut rien, évidemment. Je ne pouvais me venger, je ne pouvais réclamer le châtiment et la justice, et de fait, cela parut naturel : on m’a dit que j’avais été faible, et que la faute m’incombait, à moi, de m’être trop frottée à ces gredins plus forts que moi. Entends-tu ? J’ai cru qu’ils avaient raison. Je me suis crue misérable, souillée, honteuse. On m’a dit que cela était normal, venant d’une race aussi dégénérée que la mienne : j’avais fauté par ma faiblesse et je les avais laissés m’atteindre. On m’accusa presque d’en être pleinement responsable, je crois.

C’est à ce moment-là que mes yeux sont devenus noirs. Peut-être ai-je omis cela : nos yeux sont gris, d’ordinaire, et ils furent d’argent pur, en nos temps de splendeur. Ils sont le reflet de nos âmes, et à leur nuance, on nous devine, comme si notre esprit avait une couleur. Le mien est devenu obscur, alors. J’ai regardé le crépuscule tomber sur mes prunelles, et la nuit où je les vis d’ébène, ce fut comme un baptême, le plus lugubre et le plus funeste. La fureur était revenue, salvatrice, rédemptrice, une purification par le feu. La vindicte s’est réveillée, vieille, tenace, superbe comme une antique déesse.

J’ai d’abord ressenti de la colère, aux premiers instants : une formidable, énorme, gigantesque rage qui m’a pris les entrailles, m’a fait suffoquer, m’a rendue aux larmes, épuisée et tremblante, a pris tout l’espace, a contaminé toutes mes pensées. J’en avais la nausée, j’étouffais, comme si quelque chose s’épanchait en moi, quelque chose de trop grand pour mon corps et mon esprit, mais cela ne pouvait s’échapper de moi et pressait, pressait contre les parois, griffait mon ventre et mon crâne de ses ongles impatients. L’animal était là, la bête était en moi, et depuis, elle ne m’a jamais quittée. Elle grandit parfois, elle enfle et prend toute la place, et alors, alors, j’ai besoin de tuer. La haine, sa parèdre, est née au même instant. Une haine implacable, superbe, gonflée de flammes et d’arrogance. Une détestation qui ne connaît ni de pardon ni de trêve, qui ne cesse d’aboyer et de réclamer plus et plus de sang. Cela m’a épuisée, les premiers temps, car je me consumais moi-même, je brûlais de l’intérieur et rien n’a semblé pouvoir apaiser ce qui m’étouffait et me coupait le souffle. Et puis est venue la glace. La froidure et l’hiver, et le temps qui passe, arrondit les angles, range les couteaux, émousse leurs lames. J’ai tourné à la gelure, et j’ai grandi, et sans doute me suis-je un peu résignée. J’ai appris, comme mes ancêtres autrefois, et comme eux, j’ai retenu, je me suis figée et durcie dans un carcan de fer.

J’ai ouvert des yeux obscurs sur un monde que je voyais enfin pour ce qu’il était : une tourmente immuable, un grouillement immonde, infâme, d’êtres impurs et impies, où je ne voyais pas de justice, pas d’innocence. La souffrance n’engendrait que plus de souffrance, la violence plus de violence, et je ne pouvais que le savoir, moi qui étais née d’elle, qui avais été nourrie en son sein, qui avais tété dès l’origine les poisons subtils de la perpétuité de l’iniquité du monde. L’univers n’est qu’une vaste meule indifférente qui broie le grain infime que nous sommes, et nous ne faisons qu’alimenter sa course, que la rendre plus implacable par nos conflits et nos égoïsmes, et nous mourons tous ainsi. Tu ne me donnes aucun crédit ? Oh, sot, toi qui crois encore à la vertu des êtres... Cela n’existe pas. L’ombre, elle est partout. En moi, en toi, en chaque chose. Seule la nature est innocente dans sa cruauté instinctive.

Mais il a fallu continuer, n’est-ce pas ? J’ai mis une muselière à ma colère, un collier à ma haine, j’ai dompté mes fauves, j’ai ravalé tout cela, enfermé la souffrance et cadenassé la forteresse, j’ai décidé que cela n’arriverait plus. Je ne les ai pas laissés gagner, je me suis battue, et c’est là, c’est là que j’ai pris les armes, et je ne les ai jamais lâchées depuis. J’ai pris ma vocation comme un sacerdoce, et même si j’ai perdu de vue plus d’une fois les buts que je m’étais fixés, je n’ai jamais cessé de poursuivre le combat, fût-il infime, fut-il jugé futile et vain, jusqu’à trouver un exutoire : je pouvais arracher la vengeance, à défaut de justice, et peut-être avais-je fait fausse route depuis le début, en délaissant l’une pour l’autre. Mais la revanche, ô, toi qui m’écoutes, sache qu’elle est plus douce au goût que tous les nectars et toutes les liqueurs de ce monde, son ivresse est bien plus durable, plus jouissive, plus encore que celle qui éclate dans la souffrance délicieuse qui te fait sentir plus vivant que jamais.

Mais je m’avance, encore, et je te dévoile trop tôt les clefs de mon récit. Revenons en arrière. J’ai terminé ma formation, parce que je ne voulais pas laisser inachevé ce que j’avais entamé, et je suis sortie de mon académie avec une solide qualification en matière de législation. Un temps, j’ai songé à m’élever au rang de magistrate, mais j’étais hélas de trop pauvre naissance, et trop peu armée pour faire face aux pontes à qui allaient ces fonctions. Mais je n’avais pas à être dans la lumière, et cela, je l’ai vite appris, parce qu’à tout niveau, on a un peu de pouvoir, et il n’échoit qu’à chacun d’en faire usage à sa mesure et pour ses intérêts, quels qu’ils soient. Ainsi, j’ai choisi une carrière dans l’administration impériale, et je dois avouer que pour l’heure, cela me réussit plutôt bien. Je ne m’en satisfais pas, évidemment. J’aspire à bien plus, mais j’ai tant de temps devant moi...

Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé dans l’esprit belliqueux qui anime les races Ordhaleron un écho sensible à mes propres ambitions. Après tout, que cherchons-nous, dans la haine que nous vouons aux autres peuples, sinon réparation pour les torts qui nous ont été faits ? Nous sommes des monstres, des créatures de cauchemar, parce que vous nous avez fait ainsi. Nous sommes le fruit vengeur de vos massacres, de vos conquêtes, les fantômes des royaumes que vous avez taillés à même nos seigneuries à la pointe de l’épée, et il est temps, oh, plus que temps, que vous rendiez gorge, mes amis. Mais voilà que je m’égare encore... J’ai trouvé, disais-je, chaussure à mon pied, pour détourner cette élégante métaphore. Et comme on ne survit dans notre monde que si on est assez fort, j’ai perfectionné l’art de me défendre, bien plus que d’attaquer, en vérité : je n’ai pas de goût pour le conflit inutile et la nuisance, et puis cela vous étonnera sans doute, mais le meurtre nous est interdit, car nous gardons nos lames pour vos ventres, amis Valduris. Il y a néanmoins une gamme infinie de crimes, entre la vie et la mort : mes camarades sont passés maîtres dans l’art de se compromettre de toutes les façons imaginables, et je veille à être toujours là pour sanctionner leurs dérives, si possible en y mettant fin par le lourd couperet du bourreau.

Il n’y a guère qu’une occasion où j’ai pu correctement éprouver mes talents encore tout frais : le rite de passage auquel nous autres Ordhaleron devons nous soumettre à nos vingt-cinq ans. Oh, je vois l’ombre d’un sourire sur ton visage. Tu es audacieux, mais soit, je t’accorde sans la moindre peine que je n’ai pas la carrure à survivre à la mêlée furieuse de plusieurs dizaines de mes semblables, destinés à s’entre-tuer. Seuls les plus vigoureux résistent, et me voici devant toi. Quand je te disais que les apparences pouvaient être trompeuses... Je n’ai pas la force ni la science de soulever et de tenir une épée, certes non, pas plus que toutes les armes lourdes que l’ingéniosité sadique de nos forgerons a pu confier à camarades soldats. Par contre, j’ai étudié avec soin l’anatomie de la plupart des races qui forment notre clique dépareillée, et je mets une application maniaque à aimer y loger quelques centimètres de métal damasquiné. On ne tue pas un Daemon comme on tue un Quetzek, c’est une évidence, encore que j’aie pu constater que le plus court chemin vers le cœur d’un être passe par son estomac, quelle que soit son espèce.

Je me souviens très bien de ce jour, et de la terreur qui m’a tiraillé les entrailles jusqu’à l’aube. Cent fois, j’ai songé à renoncer, mais si je voulais avoir l’espoir de m’élever, il m’était nécessaire de survivre à cela. Il m’était nécessaire de survivre tout court, et je tenais à prouver au monde, et à moi-même, ce dont j’étais capable. J’ai réveillé les vieux démons, la nuit d’avant. J’ai jugulé la crainte en lui jetant à la gorge toute ma colère, celle que j’ai puisée tout au fond de moi en me souvenant des rires, du sang, de la souffrance, de l’humiliation. Peut-être ai-je brièvement espéré mourir, toute inconstante et irresponsable que fut cette préoccupation, quels que soient la honte terrible et l’opprobre qui s’abattrait sur ma famille lorsque la nouvelle leur parviendrait. Ma race ne peut choisir le trépas, c’est une option que nous n’envisageons tout simplement pas, parce qu’au-delà de notre conscience aiguë du prix d’une vie, c’est notre mémoire qui est gâchée à jamais, et pour toujours perdue. Peut-être notre existence vaut-elle moins que notre savoir, finalement, et je vois que cette pensée te glace, mais que peux-tu comprendre à nos convictions, humble et candide Valduris ?

Voilà que je te ris encore au nez, et tu recules devant mes crocs sortis. Cesse, je n’en ai pas après ton sang croupi. Laisse-moi donc poursuivre. Au matin, la peur ne m’avait pas quittée, mais c’était sans importance, parce que je me souviens très bien m’être sentie plus libre que jamais, à cet instant. Je me suis sentie vivante, attachée à ce monde, au milieu de lui, à ma place, aussi grotesque que cela put paraître. J’ai eu le sentiment que c’était là, à cette seconde, que j’avais à livrer ma première véritable bataille. J’étais légère, défaite de tous les doutes, de toutes les hésitations, pantelante d’effroi devant la cruauté de ce qui m’attendait, mais c’était si pur, si brut, que j’étais éblouie par la beauté sanguinaire du cérémonial. Je ne savais même plus ce dont j’avais peur. J’étais sur un seuil, devant moi la vie ou la mort, et rien d’autre. C’était à moi d’agir, à moi de faire, mon sort entre mes mains, mes propres mains qui serraient mes armes. Le présent s’était imposé à moi dans une violence inouïe, crue, splendide.

J’ai chanté. Je m’en rappelle, oui, très bien, j’ai chanté à gorge déployée quand les trompes ont sonné, qu’un million de bouches de fer et de chair ont crié dans l’arène et que les premiers hurlements d’agonie ont déchiré l’air déjà envahi par la poussière soulevée autour de nous. Des soldats en armure bosselée, des aristocrates à la préciosité meurtrière, de simples paysans. Chacun avait une chance. La lame d’une épée bâtarde pouvait rompre la garde d’un jeune militaire et glisser dans un point faible de sa cuirasse, mes dagues pouvaient trancher une gorge au hasard, et un million de morts différentes m’attendaient, attendaient chacun, comme si soudain on lâchait les rênes du destin et que tout, tout pouvait arriver. J’ai adopté une stratégie très simple, et, a posteriori, d’une stupidité qui m’effraie : plutôt que de frapper, j’évitais les coups. J’étais petite, rapide, furtive. Je m’attaquais aux jarrets, aux genoux, aux articulations, jamais de front, toujours en traître. Je me fichais de la justice, je me fichais de tout, je n’avais à cœur que de durer le plus longtemps possible, repousser encore, encore un peu, l’issue fatale que je voyais se dessiner à mesure que le temps passait, que les corps s’amoncelaient, et que la mêlée s’éclaircissait dans des gerbes de sang frais.

Je n’étais pas parmi les derniers à tomber, hélas, ma fierté l’aurait apprécié. Je me suis écroulée face à un fin bretteur, au moins ai-je eu cet honneur, au terme d’un combat d’une iniquité totale. Je ne pouvais me dérober bien longtemps, et trancher des tendons m’avait certes sauvé la mise pendant un moment, mais cela n’avait pas suffi. Je n’ai jamais su le nom de cet homme, mais je me souviens très distinctement de son visage, et il avait très fière allure, sans doute de noble naissance et de fort haute lignée. Je n’ai jamais été très bonne en corps à corps, mais je me suis défendue avec l’énergie du désespoir, j’ai mis toutes mes forces dans la bataille, et j’ai fait comme si de sa mort dépendait le sort de tout ce qui m’était cher, de tous les miens, et que c’était de son sang que j’allais enfin laver mes humiliations et noyer mon déshonneur.

Absolument plus rien n’avait la moindre importance, j’ai risqué ma vie, mais j’étais ivre de souffrance, à deux pas de la fin, et c’est dans ces instants-là, peut-être le sais-tu, c’est dans ces instants fulgurants où tu es libre de tout, plus que jamais, quand tu te défais de tout, que tu peux enfin donner le pire et le meilleur à la fois. Je crois avec la plus grande sincérité que ce n’est qu’à un pas de la mort qu’on se révèle réellement. Ce que j’ai découvert sur moi-même ce jour-là n’est pas beau à voir, sois-en certain, et je pense avoir alors prouvé que ma race avait effectivement sa place au sein des Ordhaleron. Les tiens ne s’étaient pas trompés : nous avons, sans doute, quelque chose de monstrueux et d’inhumain, à tous les sens du terme.

Cela me fait sourire, mais ne crois pas que j’ai pris plaisir à cela : sais-tu pourquoi je pourrais reconnaître entre mille celui que j’ai affronté ce jour-là ? Sais-tu pourquoi il se souviendra de moi jusqu’à son dernier souffle ? C’est très simple : demande-toi pourquoi je dis que le sang des Valduris est mon favori... Oui, je crois que tu saisis. C’est au visage que je l’ai mordu. Aux joues, au front, au nez. À la main, également, quand un coup m’a brisé le bras gauche et fait lâcher mon arme ; il avait déjà perdu son gant lors d’un échange précédent, et j’ai encore le parfum de l’os, de la poussière, de sa chair sèche et dure sous mes maxillaires. Il avait fort mauvais goût, mais je lui ai fait quelques superbes balafres dont il se souviendra longtemps, c’est certain. Cela étant, je n’étais pas sortie d’affaire, malgré la sauvagerie que j’ai mise dans mes derniers assauts, car la douleur était inouïe : d’abord mon bras, puis ma mâchoire, quand il avait amèrement saisi l’avantage que me prêtait ma belle dentition, et j’ai craché quelques molaires dans le sable.

Enfin, alors que je suffoquais sous le choc, il m’a fauché les jambes d’une profonde entaille qui me fait encore boîter aujourd’hui. J’ai basculé à terre, et j’ai su que c’était terminé pour moi. Il s’est avancé, j’ai vu sa silhouette se découper sur le ciel ardent, le reflet sur la lame, et puis j’ai entendu sa voix au-dessus du tumulte.

Je n’ai pas compris, sur l’instant, j’ai cru à des paroles vaines, une fanfaronnade pour exciter davantage la foule ivre de massacre qui hurlait à pleine gorge ; il paradait, il se gonflait d’orgueil, et j’étouffais de souffrance, de colère, de dépit. J’ai essayé de lui cracher des insultes au visage, et je crois bien qu’il a parfaitement saisi que je lui ordonnais, plus que je le suppliais, de m’achever comme il devait le faire. C’est là que la miséricorde est tombée sur moi. J’en conçois une certaine déception, car j’aurais voulu mener à bien cela la tête haute, être debout sur le champ de l’arène, avoir gagné en bonne et due forme plutôt que de recevoir une clémence jetée comme une friandise à un chien soumis. Aurais-je été en pleine possession de mes moyens et capable d’articuler autre chose que des gargouillis sanglants, j’aurais refusé, stupidement, dans un héroïsme tout juste bon à me faire égorger sur le champ. Mais je n’ai rien dit, j’ai simplement compris, lorsque mon adversaire a courbé le chef, que l’on m’accordait de vivre.

Cela t’étonne sans doute ; au vu de la brutalité de nos coutumes, nul ne devrait exister s’il n’est digne, c’est bien la logique du combat. Eh bien sache que parfois, la défaite peut être honorable, ou du moins jugée comme telle, lorsque l’affrontement en vaut la peine. Aujourd’hui encore, je me demande ce qui a poussé notre Empereur à cette décision, car oui, je doute toujours de la valeur de cette passe d’armes inégale ; c’est peut être justement cette disparité de forces qui a plu, et la façon dont je me suis accrochée à mon existence, à quel point je voulais arracher ma victoire en même temps que le visage de mon ennemi, qui sait. Le spectacle devait être divertissant, après tout : peux-tu t’imaginer ce que c’était de voir une petite créature aussi chétive que moi s’élancer à la tête de son adversaire ? J’avais sans doute prouvé assez vivement à quel point je voulais vivre, et que j’étais prête à beaucoup de choses pour ça.

Je n’ai pas eu la peine de réfléchir plus avant, à ce moment-là, car l’inconscience me cueillit très vite. J’étais épuisée, et j’avais perdu beaucoup de sang, j’avais brûlé toutes mes forces, à un point que je n’ai pas soupçonné sur le moment, mais dont j’ai pris la mesure plus tard, quand il m’a fallu six longs mois de convalescence pour me remettre. Je suis retournée dans ma famille, alors. Ma mère m’a soignée, et j’ai retrouvé un temps la quiétude sépulcrale de mon enfance, bercée par la litanie incessante des Récitants. Comme une graine en stase, j’ai sombré dans l’ombre et la terre, je suis revenue à l’origine, au point de départ, j’ai plongé dans l’abîme du passé, j’ai dit et chanté les noms, les contes, les chroniques, j’ai tissé les bribes des anciennes tapisseries de mes ancêtres, j’ai joint ma voix à celle des vestiges de mon peuple. J’ai juré, sur mon sang, sur ma vie, j’ai juré la vengeance et la justice, je suis retournée à tout ce qui m’avait été cher.

Je te vois attentif, ami, et à raison. Je sais combien je semble plus vivante, plus animée, je sais quel feu prennent mes yeux quand je parle, et peut-être les vois-tu s’éclaircir un peu, peut-être y vois tu une très brève aurore sur le miroir de l’onyx... Je sais, je sais quels espoirs ont été les miens, alors ; je sais qu’ils ne sont plus. Je me rappelle de cette renaissance avec une émotion que tu ne soupçonnes pas. Elle ne dura pas, comme toutes les bonnes choses de ce monde, mais quand je sens ma volonté fléchir, je me souviens de ces jours, de ces heures, je me souviens de tout cela, de tout ce que j’ai traversé et de tout ce que j’ai vaincu.

Alors, me voici. Me voici, à trente ans révolus, au seuil d’une vie que je chéris et que je déteste en même temps parce qu’elle ne m’appartient qu’à demi. En vérité mon existence est dédiée aux miens, à ma race mourante, et je l’ai placée depuis mon épreuve entre les mains d’un empereur qui me l’a rendue, avec une mansuétude tout intéressée, évidemment. Il n’y a de plus fidèle que celui qui se sait vivant uniquement grâce à la bonne volonté de son souverain... Mais à lui j’ai confié les quelques espoirs moribonds qu’il me reste, parce qu’il est le moyen par lequel j’aurais vengeance et justice sur vous. Je refuse de croire en la vanité guerrière de nos armées, mais j’ose me dire que parfois, peut-être, il y a dans les pillages et les massacres de leurs raids quelques agréables frissons de terreur qui font écho à ceux des miens quand ils furent passés par le fil de l’épée.

J’ai choisi ma voie et j’œuvre mon mon pays, pour sa justice, et par cela, je travaille au service de ceux qui font couler le sang des tiens. C’est ainsi. Pas de pitié, pas de clémence, seulement l’œuvre au noir d’une impartialité implacable et aveugle. Il y a quatre ans, j’ai pu me hisser à travers les échelons de ma hiérarchie jusqu’à devenir l’assistante de la juge Ophide, du tribunal impérial de Xyria ; j’ai bon espoir de pouvoir lui succéder un jour et qui sait, de voler un mandat de magistrature à l’un ou l’autre de ces beaux seigneurs que je vois pérorer en grande pompe lors des procès. Je me satisfais pour l’heure de cette existence morne, je me sais trop jeune encore pour m’élever plus haut : après tout, me voilà occupant un poste relativement important, et cela n’a pas manqué de m’attirer des inimitiés, lesquelles auraient pu me faire douter de mon bon droit, s’il ne s’était passé quelque chose.

Oh, tu recules, tu vois la lueur qui s’allume dans mon regard et tu t’alarmes devant mon sourire... Tu pressens quelque chose, n’est-ce pas ? Ce n’est pas terminé, il me reste un chapitre à te conter. Sais-tu ce que j’ai eu le privilège d’apprendre, durant ma convalescence ? On m’a initié au savoir des tisseurs d’antan. On m’a transmis leurs chants, les anciens chants dont usaient nos ancêtres pour se soigner, apaiser, pour chasser et pour charmer. Depuis cinq mille ans, ils n’ont plus de sens, ils ne sont pas plus effectifs que des ritournelles d’enfant, mais je les conserve, je les exerce, je les pratique chaque jour, et un miracle est survenu : j’ai senti. Je l’ai senti, dans mon corps, dans mon être, jusqu’au plus profond de mes os, j’ai senti ! J’ai enfin compris la signification des mots que je répète depuis mon plus jeune âge, de ces versets qui racontent comment nous étions si intimement liés à cette puissance qu’elle donnait à nos voix la capacité d’agir sur ce qui nous entoure, qu’elle irrigue nos chairs et notre sang.

J’ai enfin ressenti cette sensation, j’ai vu le réel se plier à ma volonté, et pour la première fois depuis cinq mille ans j’ai tissé les mots de pouvoir. J’en ai été la première victime, toutefois. Des ombres ont rampé, la peur s’est insinuée, et j’ai expérimenté la plus pure des terreurs. À croire que mon chant est extrêmement efficace sur moi-même, bien plus que sur les autres... J’ai senti la puissance affluer, le courant se rassembler comme une vague et fourmiller dans chacun de mes membres, et puis quand j’ai sombré dans l’abîme, ma bouche s’est rouverte dans cri et tout a cessé. Je savais. Et me voici, me voici ce jour, capable d’avoir reçu le don de mes ancêtres, ce don qui n’appartient qu’à nous et nous avait été enlevé auparavant. Le voici de nouveau entre mes mains, et je vois cela comme le signe d’une élection qui m’a été échue : que cela peut-il signifier, sinon que je suis à ma place ? Cela ne me serait pas revenu, si j’en étais indigne, peut-être notre mère Lune s’est-elle enfin penchée sur le sort des ses enfants... Je pressens l’aube d’un nouvel âge. Pour moi, pour mon peuple, pour tous les autres : tout s’agite et tout frémis sous la surface, tout semble encore si calme et si tranquille, pourtant les choses bougent, des choses très anciennes, des choses très profondes, et les mythes ressurgissent pour errer sous le soleil parmi les vivants.

J’ignore si d’autres Usalkis ont retrouvé leur don. Pour l’heure, je me contente d’endosser ce surcroît de responsabilités : plus que jamais, je suis la voix des miens.


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◈ Missives : 2155

◈ Âge du Personnage : 82 ans
◈ Alignement : Loyal Bon
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Sharda du Nord
◈ Origine : Al'Akhab - Siltamyr
◈ Magie : Aucune
◈ Fiche personnage : Calim

Conteur
Calim Al'Azran

◈ Mar 30 Juin 2015 - 22:06

Chère Niobé... L'intensité de ta fiche, de ce personnage m'ont bouleversé. Il n'y a nul mot pour exprimer cela mais je suis fier de voir ici, sur Azzura, de tels conteurs. Notamment ceux qui prennent le risque d'empiéter sur le terrain du Conteur et qui le font avec Maestria : beaucoup l'oublient, cette histoire a été créée pour que vous inventiez la vôtre.

L'essence de cette race entière et de ses connaissances, qui se mêle finalement à ce qu'est ce personnage plongé dans "le passé des siens" est réellement originale et surprenante.

Je te félicite donc pour ce DC et me languis bien évidemment de te lire à nouveau dans tes rp.

Tu sais désormais ce que tu as à faire après cette validation amplement méritée. Smile