Azzura


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Azshara Ssyl'Vaithis - Haut stratège et Ingénieur du Sheörr

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◈ Missives : 147

◈ Âge du Personnage : 28 ans
◈ Alignement : Neutre Strict
◈ Race : Valduris - Eressåe
◈ Ethnie : Sharda du Nord - Eressåe des Abysses
◈ Origine : Al'Akhab, Siltamyr
◈ Magie : Magie Céleste. Probabilités et destins.
◈ Lié : Ehara
◈ Fiche personnage : Azshara

Réceptacle
Azshara Ssyl'Vaithis

◈ Mar 16 Sep 2014 - 20:25

◈ Prénom :  Azshara
◈ Nom : Ssyl'Vaithis
◈ Sexe : Femme
◈ Âge : 28 ans
◈ Date de naissance : 13ème jour d'Eldra, 62
◈ Race : Sang mêlé Valduris / Eressåe
◈ Ethnie : Sharda du Sud -  Eressåe des Abysses
◈ Origine : Radjyn, Al'Akhab
◈ Alignement : Neutre Strict
◈ Métier : Haut stratège et Ingénieur du Sheörr
◈ Lié : Ehara
◈ Liens : Mère : Sheïra El Thali
Frère : Idriss El Thali
Supérieur / Ami / Père adoptif : Ejaz Abd Al'Haqq


Magie


Magie Céleste.

Azshara était déjà prédisposée à entrevoir les perspectives qui conditionnent le futur. Génie mathématique, elle s'est vue dotée d'une capacité en accord avec sa philosophie : la magie Céleste.
Azshara s'est aperçue de ce qu'elle considère une hérésie lorsqu'il ne lui était presque plus nécessaire de calculer précisément les cheminements logiques de ses plans. Doucement, elle comprit que quelque chose d'anormal s'opérait en elle, car elle commençait à percevoir les lignes du destin, celles qui conduisent inexorablement aux mêmes fatalités. Entrevoyant les éventualités avec une facilité encore plus grande, elle sentit qu'une autre forme de calcul, plus instinctive et presque clairvoyante, prenait place en elle.
Lorsque le monde se mit à changer, elle fit enquêter certains de ses agents auprès du Sultanat. C'est ainsi que son esprit pragmatique souffrit : la magie existait, les lois et fondements de l'univers qu'elle pensait connaître étaient remis en question...


Compétences, forces & faiblesses


> Arts de la guerre
(Métier engagé : Haut Stratège du Sheörr, ombre du Sultanat)
- Maniement d’armes de distance (arbalètes, engins de guerre) : Expert
= Par essence, son œil mathématique sait cerner les distances avec une précision impossible à comprendre au chaland, tout comme la force d'un vent qui s’engouffre dans les terres. Elle sait ainsi tirer avec tout ce qui ne nécessite pas la force de son corps avec une précision déroutante, après avoir éprouvé l'engin au préalable pour saisir ses marges d'erreur et ce, afin de mieux éprouver ses propres constructions.
- Tactique de guerre : Maître
= Les apprentissages des stratégies de guerres de tous endroits, de tous peuples, lui ont été nécessaires depuis l'enfance afin de parfaire à ses œuvres. Ceux-là ont mené à son poste de Haut Stratège et ont été appris dans le but de mieux concevoir les outils destinés à la guerre.

> Arts des Sages
- Lecture & écriture : Expert
= Femme Érudite et éclairée, Azshara sait écrire, lire depuis un très jeune âge.
- Ingénierie : Maître
= Depuis ses neuf ans, Azshara par son essence de génie mathématique et parce qu'elle y trouva son seul intérêt, fut formée aux ingénieries. Plus particulièrement celles pouvant servir l'ordre et le sultanat : celle des engins de guerre, à terre ou sur mer.
- Mathématique (géométrie, arithmétique supérieure) : Génie
= Il n'est parfois pas nécessaire d'apprendre pour comprendre et développer. Ainsi est l'essence d'Azshara à propos de ce domaine.
- Artefacts Eressae : Intermédiaire
= Azshara est fascinée depuis l'aube par ces derniers et est toujours en apprentissage de ces joyaux des plus rares en le monde des hommes.
- Herboristerie (maux du corps, drogues calmantes, contraception) : Intermédiaire
= A cause de sa condition de femme ou de ses anciennes blessures, la sharda a dû apprendre l'utilisation de certaines plantes aux propriétés des plus violentes pour calmer la douleur ou, tout simplement, ne pas se retrouver mère d'une portée entière de bambins.
- Psychologie : Avancé
= Azshara est un être dénué d'identité, qui sait pourtant retrouver le canevas d'une personnalité avec aisance pour mieux la manipuler ou lui ressembler.

> Compétences générales
- Linguistique : Alkabirois : Maître, Kaerd, Alshra, Eressåe : Expert, Gordhien : Intermédiaire, Nymeriin, Demeri, langue des Nains : novice
= Il n'y a que quatre langues qu'Azshara maîtrise ce qui est déjà beaucoup pour les hères classiques. Les autres, sont du domaine des passions d'apprentissage permanent dans lequel se noie la sharda, qui ne peut aucunement les excercer souvent. Quelques mots, phrases et concepts volés, quelques bribes suivies sans grande assiduité.
- Dessin : Expert
= Par sa mémoire éidétique et sa grande aisance manuelle, Azshara sait dessiner de mémoire ou inventer toute forme, inspirée de la nature ou issue de son esprit fantasque, servant notamment à coucher sur papier les schémas de ses ingénieries.
- Natation : Intermédiaire
= Azshara n'a jamais réellement appris à nager. Pourtant, elle s'avère être sang mêlé Eressae, ce qui lui permet de survivre avec aise à l'élément aquatique. Elle ne connaît cependant pas les manœuvres ou les astuces afin de ne pas se laisser emporter par les courants, ni les techniques de nage ou de secourisme.

Azshara est un être compétent en matière de techniques, de philosophie naturelle et de savoirs. Pourtant, elle est capable d'erreurs parce qu'elle a tendance à sous-estimer les Valduris, parce que pour elle, ils ne sont rien d'autre que le fruit du vice, incapables de décisions justes et raisonnées. Assurément, la force d'Azshara est à la fois sa faiblesse. Il s'agit de sa trop grande intelligence.
Elle ne sait pas se battre, ni manipuler les armes dont elle peut pourtant gérer, analyser ou coordonner les mouvements, car si on l'a dotée d'un solide esprit, son corps refuse l'entraînement. Sa seule compétence en la matière est une capacité déroutante à l'esquive et à la fuite, elle est rapide.

Il existe également une autre faiblesse qui la hante : il s'agit de son fils. Celui-ci lui a été enlevé après un drame terrible dont elle ne fut pas la cause, mais pour lequel elle ne put rien faire, malgré ses positions. Ce corps qu'elle répugne, baigné par des impulsions primaires depuis son enfantement, entretient encore un féroce instinct maternel, ce qui peut lui faire perdre tout sens de jugement, de raisonnement et a d'ailleurs causé sa perte.


Physique


Cheveux : bruns cuivrés, ondulés, tombant jusqu'à la taille
Yeux : or
Taille : 5' (tout rond, soit 1,63 mètre)

Il est d'un corps fait de l'essence d'un chêne. Un chêne ancien et toujours droit, aussi ancien qu'une ascendance au sang pur et royal. Celle d'un autre Roi, maintenant qu'elle le sait, qui arbore les traits et la grandeur d'Eressa... Celle d'un Roi, d'un Sultan traître et détrôné, celle de sa mère dont elle possède les traits.
Ses yeux, tout comme les siens, semblent faits d'ambre, d'or au soleil. Sa peau est légèrement teintée, mais claire et s'irise de reflets nuancés lorsqu'elle reste longtemps dehors, pour arborer la couleur du miel. De longs cheveux bruns et soyeux, aux tons cuivrés ondulent jusqu'à sa taille. Ce miroir dans lequel elle prend forme lui renvoie une image qu'elle n'apprécie pourtant pas, car Azshara n'aime pas être faite de chair et considère qu'il s'agit du lien avec le monde qu'elle souhaiterait renier. Il ne s'agit pas là d'un problème d'acceptation de soi ou d'une erreur d'apparence, car la sienne est délicate et possède ce que seules les plus belles femmes d'Al'Akhab peuvent espérer : l'héritage d'une lignée. Il s'agit d'une haine de l'« être ». D'une haine d'exister et de subir jour après jour ce que les hommes font. De trop savoir ce qui entraîne les guerres, la déchéance et la douleur. Car l'homme est un ennemi à l'homme. La femme une rivale à la femme.

La Sharda est spirituelle et pense avec philosophie à cette enveloppe qu'elle ne sait contenter que par la douceur de la nourriture, ou de la sensualité. Ces seules notions qui la font parfois aimer d'exister. On l'a souvent courtisée et pourtant, Azshara n'en retira jamais satisfaction. Les hommes sont faits de sang et non d'esprit, ils cèdent facilement à la luxure pour une apparence, et non pour une âme... Une âme incomprise. Lascive, elle l'est lorsque son corps le réclame, car elle se sait objet des vices humains, du besoin de procréer qui anime le creux de vos reins à certaines périodes, même si vous n'avez pas envie d'enfant. Car elle est avant tout un animal au même titre que les chiens, au même titre que ceux qui rampent et conditionnent à la chaîne alimentaire pour faire avancer le monde...
Elle est esclave de ses chairs, de sa voix rauque et brûlante, de ses danses suaves, de sa poitrine généreuse et de ses hanches souples. Ses jambes sont pourtant longues et sa taille fine, malgré ce pêché de gourmandise qu'elle ne dissimule pas. Elle revêt encore les cicatrices de son passé. Sa cuisse et son flanc gauche, marqués à jamais.

À la lune, depuis le retour de la magie, son corps s'illumine de motifs d'un bleu astral, à l'image de cette lignée qu'elle ne connaissait pas, héritage de la traîtrise de sa mère pourtant mariée au Sultan... Sans fierté de les porter, brisée par ce lourd secret, elle se dissimule à la nuit tombée, allant jusqu'à couvrir les fenêtres d'une toile sombre pour ne plus voir les stigmates de ce qu'elle est.

Une bâtarde, un sang mêlé.


Caractère


De ces convictions sans fondement que les esprits les plus simples peuvent avoir, les Sharda sont des êtres chaleureux, bienveillants, heureux de vivre entre les orangers en fleur et les épices aux douces senteurs. Ils déambulent entre les allées colorées des oasis ou des marchés, baignés de la bénédiction des rayons de miel que le soleil semble avoir déposé sur leur chair et dans leur cœur.

Ceux-là ont tort.

À l'image de ces yeux éclatants et ambrés, d'une peau hâlée par la lueur d'un astre brûlant, Azshara semble incarner ce que l'on attend d'une femme de Siltamyr, une perle de grâce de cette cité d'or pur où se mêlent les odeurs, les saveurs, la chaleur et la langueur d'un peuple subtil. Pourtant, le feu est l'écrin d'un joyau fait de glace, l'or est l'écrin d'un métal froid et corrosif. Celui d'un génie pur, incapable de ressentir de l'affection, des émotions, de l'empathie, doté depuis l'enfance d'une sagacité clairvoyante et effrayante. Un esprit piégé dans une enveloppe toute particulière et prisonnier d'une effroyable condition, pourtant capable d'une ire terrible, d'horribles mots, lorsqu'elle se sent perdue, lorsqu'elle ne maîtrise pas les situations.
Douée pour le mensonge, la manipulation et la comédie, la Sharda sait feindre chaque sentiment qu'elle ne sait plus ressentir, parce qu'elle n'a pas eu le choix de ce que fut sa vie. Ce masque social, celui qu'elle a pu créer, n'est que le reflet de ce que fut son passé. Une existence brisée par les illusions, les contrevérités et la captivité. De cette enfance abjecte fut créé le pire, mais peut-être aussi le meilleur. Un élément implacable du Sheörr, fait à l'image de son créateur, un être dont la seule moralité tient à observer avec cynisme ce qui lui est demandé, puis à l'exécuter.

Une arme, un esprit forgé d'une lueur d'espoir, puis devenu néant...

Entre ses mains s'entremêlent les lois et l'ordre, les notions de bien ou de mal, qui ne sont pourtant que l'apanage des hommes, de leur cupidité et de leurs vices. Elle a donc choisi de ne pas partager son idéologie, ni la moralité qui la pousse à vouloir rester neutre à ces visions du monde. Et pourtant...
Azshara conçoit de terribles machines de guerre, des engins de torture infâmes destinés aux ennemis de sa nation, des armes destructrices et acérées, crée des stratégies immondes afin de servir les intérêts du Sultanat, pour ceux qu'elle se doit de protéger.

Elle n'a en cela aucune autre liberté que celle d'exécuter.

Hérétique, incroyante, elle sut feindre dès le plus jeune âge sa douce foi pour Elaïm, car Azshara, dotée d'une puissante capacité mathématique, renie l'essence même des dieux et de la conception du monde, tel que tous voudraient le voir. Le fondement de tout dogme religieux n'est pour elle qu'une donnée logique empreinte d'un sens perdu au fil des millénaires. Les croyances ont été érigées dans des âges anciens, pour fédérer les hommes sous la peur de la damnation éternelle, sous l'égide des lois d'un monde bercé par le chaos. Créées pour endormir les enfants au soir, quand tout espoir semblait perdu. En faisant craindre la mort, on peut tout faire accepter, on peut conditionner les esprits, même les plus revêches, les condamner à servir, à obéir, puis à ne pas craindre de mourir.

Pour une cause, pour une nation.

Les deux seuls à connaître le fonctionnement de cette étrange créature, son essence, diront qu'elle est ce qu'on attend d'elle. Que sa froideur, que son détachement lui permettent d'être aussi efficace. Ne pas regarder les horreurs que crée le monde, simplement les accepter, est un fardeau. Pourtant, Azshara, aveuglée par le seul savoir et sa passion pour l'ingénierie et les mathématiques, se fiche éperdument des conséquences de ces machinations. Que les hommes s'entretuent si telle est leur volonté, elle ne veut pas prendre parti, chacun possède ses intimes convictions et le monde se portera bien sans eux. La seule conception, la seule création est un univers entier qui suffit à l'emplir d'une substance perdue. La satisfaction de l'aboutissement d'une œuvre comme seul bonheur... Si l'œuvre est destructrice, il n'est pas possible de condamner son créateur.
Celui qu'on doit condamner est celui qui en tire profit, ou celui qui s'en sert pour tuer.

« Je crains d'être née avec un défaut. »

Il s'agit d'une ultime sentence, celle qu'elle s'évertue à prononcer lorsqu'on lui demande de justifier ce qu'elle est. Car Azshara est aussi parfaitement consciente de son être, de sa fermeture aux autres, de son cynisme et de sa haine, grâce à la sage observation de ce que sont les « autres », de leurs traits de personnalité, de leurs similitudes et de leurs divergences. Dans leurs vices, leurs vertus, tous sont animés par l'émotion et la seule qu'elle sait lire avec précision est celle de la colère. Celle-ci, elle la ressent au plus profond de ses viscères, elle dévore ses entrailles et la rend bien plus amère. Oh, elle a aimé, mais ce bonheur lui fut autrefois arraché, de terribles circonstances qui l'ont rendue pire que ce qu'elle était.
Souvent seule, femme mystérieuse qui ne parle jamais d'elle, elle s'est d'autant enfermée dans l'étude de ce qu'elle aime, se complaisant pourtant à converser avec les rares érudits qu'on lui permît de rencontrer. Ces échanges brefs étaient ceux qui l'emplissaient encore de la joie qu'elle ne réussissait plus à ressentir...
Ressentir... Piètre mot pour insinuer au fond de l'âme des sentiments divers. Ressentir, Azshara le peut parfois, car elle souffre d'une étrange altération de son être, produit de son seul esprit, qui lui fait parfois revivre une vieille ennemie qu'est la douleur. La douleur des terribles blessures qui résultèrent de son échec, de l'une des missions où elle dut s'imposer et s'improviser agent de terrain, à défaut de trouver au Sheörr d'être plus compétent en matière de stratégies et de politique, à défaut de trouver une âme détachée qui se fichait éperdument de ce qu'on allait faire de son corps...

« Je ne suis qu'un esprit, prisonnier d'un être. »


Inventaire


Une boite, qu'elle conserve avec elle en toute circonstance et qui contient un vieil échiquier.
Un médaillon d'or à compartiment, dans lequel est gravé le visage de son enfant.
Il peut aussi lui arriver de porter l'un des lamellaires de cuir et de pièces de métal qu'elle fait elle-même concevoir, si cela lui est nécessaire. Elle l'accompagnera alors d'un cimeterre, forgé à sa taille, à la mesure de sa main, mais cet apparat n'est qu'une étiquette, un reflet de ce que l'on veut qu'elle soit au Sheörr : piètre combattante, ces pièces ne servent qu'à asseoir son autorité et son rang.
Peu matérialiste, elle ne garde rien d'autre. Si elle le peut, elle emporte avec elle tous ses livres, ce qui est généralement très difficile vu leur quantité.


Histoire



Un. Apprendre à marcher
Deux. Kaerd et Alkabirois
Trois. La lecture, l'écriture
Quatre. Les mathématiques
Cinq. Raisonner
Six. Savoir, connaître, jouer aux échecs
Sept...

« Tu vois, lorsque la vie doit s'arrêter mon enfant, parce que la vie a une fin, nous partons rejoindre Elaïm dans les cieux. »

La fillette observait le cadavre décomposé du chien qui traînait dans un caniveau des rues blanches de Siltamyr. Son regard était froid, elle restait droite et stoïque, aux côtés de son frère qui adoptait pour ainsi dire la même attitude, le même miroir.

« Il est mort. C'est tout, c'est comme ça. »

L'homme d'âge mûr qui les accompagnait fronçait les sourcils. Il se racla la gorge et chercha désespérément un autre sujet à aborder. Comment ces enfants de quatre ans pouvaient-ils rester aussi impassibles face à la mort, face à cette notion qu'ils n'étaient pas en mesure de comprendre ?
Il se ravisa et attrapa les deux petits, puis les souleva, sans dire un mot.

« Calim, j'ai envie de manger des loukoums. »

Le petit Idriss était aussi gourmand que sa sœur, mais elle n'aimait pas les loukoums, elle préférait les dattes sucrées et les cornes de gazelle.

« Vous ai-je déjà narré l'histoire que j'ai racontée à votre grand-père ? Celle du Royaume d'Azzura ?
— Non pépé. C'est quoi ?
— Eh bien, je vous la raconterai en retournant au palais. Vous avez suffisamment pris l'air comme cela. Voyez-vous, les rues ne sont pas sûres pour vous.
— Pourquoi ?
— Parce que... Le monde est peuplé de gens mauvais, le savais-tu ?
— Pourquoi ?
— Parce que vous êtes les enfants du Sultan.
— Pourquoi ? »

Calim soupira. Les jumeaux montraient parfois une curiosité parfaitement usante. Ces « pourquoi » venaient généralement vers six, peut-être sept ans. Mais ces enfants-là étaient différents. Lui-même n'en connaissait pas la raison.
Depuis leur naissance, une certaine lueur les animait. Ils avaient tout appris trop vite, trop tôt. Sans qu'aucun au palais n'ait pu l'expliquer, ils demeuraient des enfants trop précoces, trop avides de savoirs et de connaissances. Ils restaient un mystère, même pour leur mère, même pour leur père, le Sultan. Ces petits avaient appris à marcher très tôt, semblaient communiquer dans une langue qu'ils s'étaient créée, parlaient couramment le Kaerd et l'Alkabirois, savaient déjà lire, écrire, compter.

Puis tout de cette enfance innocente, bercée par les échecs, les jeux et l'insouciance, bascula.

C'était un jour chaud, plus chaud qu'à l'accoutumée. Ils devaient avoir sept ans. Au-dehors, les enfants entendaient les combats faire rage. Les hommes criaient, se battaient entre eux, cela faisait deux ans que ces brefs spectacles étaient récurrents. De leur chambre au palais, Azshara observait ce qu'elle pouvait voir. Au loin, le feu.
Sur les épaules d'Idriss, elle lui commentait ce qu'elle peinait à distinguer. Son frère lui dit :

« Père dit que c'est à cause d'Elaïm que les gens se battent.
— Elaïm n'existe pas, tu le sais bien. Il a été inventé pour que les gens ne fassent pas « ça »...
— C'est évident que ça ne fonctionne pas. Les gens sont nuls. C'est nul de mourir.
— Trop... J'ai pas envie de mourir Idriss, je veux toujours rester avec toi.
— Moi aussi Az. Mais si tu te maries, on sera séparés.
— Je me marierai jamais !
— Moi non plus ! Et toc ! Puis les filles elles sont toutes nulles et moches, j'aime que toi, moi ! Et puis t'es la seule qui sait jouer aux échecs ! »

Promesse insouciante, brisée par l'éclat d'une porte défoncée. Les hommes qui venaient d'entrer étaient vêtus de noir, leurs visages étaient couverts d'épais turbans, à leur ceinture pendaient des cimeterres aussi grands qu'eux. De surprise, Azshara poussa un cri, tomba des épaules de son frère et gisait maintenant à terre. Désespérés, les enfants, qui ne comprenaient pas ce qu'il se passait, furent attrapés. Ils hurlaient, ils vociféraient, ils pleuraient. Puis plus rien.
Les hommes avaient attrapé sur leurs épaules les corps inanimés des jumeaux qu'ils venaient d'assommer.

Lorsqu'ils s'étaient réveillés, ils constatèrent qu'ils se trouvaient dans une salle froide et humide. Azshara se demandait s'ils étaient morts mais Idriss la tira de sa rêverie en lui faisant se baisser et en l'attirant vers lui, vers une porte de bois pourri. À l'extérieur, de drôles de clameurs se firent entendre. Collés aux lames de bois, ils tentaient maintenant de forcer la sortie mais ils n'étaient que des enfants et leurs coups, leurs hurlements, ne servirent à rien... Ils restèrent donc terrés là, dans les bras l'un de l'autre et attendirent. Ils savaient qu'aucun autre choix ne leur était donné...
Les heures passèrent, la porte s'entrebâilla enfin. Idriss tira brusquement sa sœur par le bras et s'élança entre les jambes de cet homme, car celui qui se tenait en face d'eux n'avait pas fermé derrière lui. Pourtant, avec force et violence, il réussit à attraper la fille, mais manqua le garçon. Azshara se débattit, jouant de ses petits poings contre le visage de celui qui la tenait contre elle. Elle hurlait.

« Idriss !... Idriss me laisse pas. IDRISS ! »

De chaudes larmes coulaient sur ses joues. Idriss était parti. Elle entendait cette bande de monstres en noir vociférer et hurler, elle distinguait la course effrénée des hommes à la recherche de son jumeau, puis elle n'entendit plus rien. Le silence régnait. Ses sanglots ne tarissaient pas, ses hurlements de douleur faisaient écho dans la grande pièce privée de toute lumière, de tout espoir. Elle frappait encore et encore le torse de son ravisseur qui la tenait là, tout contre lui, et lui disait.

« Ne t'en fais pas... Il est en sécurité, il est rentré au palais. »

Un hoquet de stupeur s'échappa de sa gorge éraillée. Alors qu'elle relevait un visage, déformé par l'angoisse et le tourment qu'on venait de lui infliger, elle aperçut le regard blanc de celui qui la maintenait. Ses yeux étaient vides, comme s'il ne voyait pas. Ses cheveux étaient gris et courts, le dessus de son crâne était dégarni.

« Ne dis rien, lui dit-il, je vais devoir t'expliquer certaines choses que tu peux comprendre, même à ton âge. Sache toutefois qu'ici, maintenant, tu ne t'appelles plus El Thali. Tu comprends ce que je te dis ? »

Elle ne répondit pas, des larmes se mirent à couler sur ses joues et son corps, pris de spasme, ne pouvait s'empêcher de laisser transparaître d'insupportables sentiments. On venait de lui arracher une part de son âme, ce qui la rendait entière. Une femme d'âge mûr s'avança vers elle, se trouvant dans l'ombre de l'homme qui la maintenait. Ses cheveux étaient bruns et bouclés, ses yeux aussi sombres que le gouffre des enfers et pourtant sa voix et sa peau, si douces, si chaleureuses, l'avaient un instant rassurée. La femme entreprit de défaire l'enfant de ses vêtements, de ses bijoux et de tous ses artifices pour la revêtir d'un ensemble noir. Aussi noir que le plumage des corbeaux.
Habituellement, sa mère ne les laissait jamais porter cette couleur, elle disait qu'elle n'apportait que le malheur...

« Tes parents et ton frère vont bien, amour, mais à partir d'aujourd'hui tu seras notre enfant. Celle d'Ejaz, la mienne et celle de tous les membres de l'Ordre. Tu comprends ? »

Malgré le sourire doux et rayonnant que l'inconnue dévoilait, Azshara ne put se réjouir ou répondre à sa politesse, elle esquissa un signe de tête négatif. Non, elle ne comprenait pas... Elle voulait simplement revoir son frère, ses parents.
Trois horribles journées succédèrent celle-ci. La petite fille refusait de s'alimenter et hurlait dès qu'on souhaiter l'approcher, lançant à ceux qui voulaient l'aider, la rassurer, lui expliquer, des objets qui traînaient à portée de ses poings... Jusqu'à ce que la faim tenaille atrocement son estomac et qu'elle dévore avidement, sans attaquer davantage la main qui lui portait sa pitance... Puis la porte s'ouvrit à nouveau, sa ravisseuse, cette femme aux longs cheveux bruns, se leva et se pencha dans une révérence gracieuse. Ce qui se trouvait alors dans la bouche d'Azshara tomba sur son assiette.
Il s'agissait de sa mère.

« Maman ! »

Elle avait crié, avait couru puis se jeta à son cou. Azshara pleura longuement, si longtemps qu'elle ne put prononcer d'autres mots, ne demander aucune autre explication... Un instant si long et si court d'amour, cet amour dont elle avait besoin, cet amour qui lui était nécessaire pour survivre, là, dans les bras de sa mère...
Puis Sheïra la repoussa.

« Je ne suis plus ta mère. »

L'abandon.
Le visage de la petite était devenu blême, elle sentait toutes ses forces disparaître sous elle, se déverser à ses pieds comme le faisait l'eau de sel qui dévalait son visage. Elle vit alors sa mère se lever, puis disparaître par la porte. L'enfant restait là, debout, sentant toute joie, tout bonheur s'effondrer autour d'elle, se briser. Elle respirait avec difficulté, sous le coup de la plus horrible des sensations... Entre ses lèvres, d'infimes gémissements étaient exhalés. Elle se laissa choir parterre, elle tremblait. Alors que la femme qui était restée près d'elle s'avançait et la prenait dans ses bras, Azshara s'écroulait.
Un abîme, un gouffre infernal s'était ouvert sous ses pieds...

Le lendemain de cette épreuve qui lui avait fait oublier l'envie de dormir, ses cheveux furent coupés court. Si court...

« Jusqu'à ce que tes formes viennent, tu te feras passer pour un garçon. Mais rappelle-toi, tu n'es plus la fille du Sultan, tu es la fille du Sheörr, désormais. Fais-toi appeler Az et tu as interdiction de revoir ton frère, tes parents, de retourner au palais. Si tu le fais, ce sera catastrophique pour ta mère, elle a ses raisons, tu sais ? »

Ce fardeau était trop lourd à porter. Bien des fois, elle demanda des explications à celui qui se faisait appeler Ejaz et la traitait aussi bien que le faisait son père mais, privée de toute forme d'amour et d'attachement, elle se laissa submerger par les regrets, la tristesse, puis la colère. Ces informations, trop accablantes pour ses fragiles épaules d'enfant, se transformèrent en rancune, en animosité. Les raisons qui avaient poussé ce vice étaient affreuses et, lorsqu'elle put enfin réellement comprendre le sens de leur portée, il était trop tard. Trop tard pour ressentir encore quelque attachement, quelque émotion. Trop tard pour pouvoir aimer, pour pouvoir comprendre les hommes et ce qu'ils faisaient. Trop tard pour pouvoir justifier ces immondes décisions politiques, les infâmes manigances de Sheïra qui, poussée par la seule peur de voir sa fille mourir de ce qu'elle était, la privait de sa liberté. Néanmoins, elle le savait. Elle aurait pu l'accepter si elle l'avait désiré pourtant, animée de haine, elle vilipendait sa mère de tous les maux de la terre. Elle détractait, déconsidérait et se mit à profondément haïr ce qu'était le genre humain.
Personne ne trouva plus grâce à ses yeux d'autant que son esprit, déjà acéré, semblait se nourrir de la solitude et des seuls savoirs qu'elle pouvait supporter.
Azshara pouvait tout apprendre d'emblée, tout mémoriser sans qu'elle n'ait pu oublier le moindre détail de ce qu'elle lisait, de ce qu'elle voyait, des danses qu'on lui faisait apprendre parce qu'elle était une femme ou des paroles et des notes des chants d'Al'Akhab. Son extraordinaire essence, ses inhabituels calculs et prédictions sur l'avenir, toujours motivés par des fondements mathématiques et logiques, en firent quelqu'un d'effrayant. Ses étranges capacités l'avaient surtout menée au dessin. Elle était si jeune et pouvait pourtant reproduire avec une déroutante exactitude ce qu'elle voyait et que sa mémoire retraçait : les traits d'un visage et les sillons de ses rides, la représentation exacte des plans des rues qu'elle arpentait, le moindre accroc sur une brique, ou la quantité d'oranges sur un étalage de marché...
On ne reste pas indemne face à toutes ces informations.
Ainsi, en pâtit la capacité de sentiments.

Inquiétante et redoutable, elle le devint par la force des événements. Crainte, incontestablement. Malgré son jeune âge, Azshara montra des prédispositions sévères au détachement de son être, au domaine de l'ingénierie. Vers neuf ans, alors qu'elle était déjà épaulée par les meilleurs tuteurs de Radjyn ou du monde entier, spécialement dépêchés pour instruire et protéger le secret de cette extraordinaire enfant, on l'initia aux savoirs de la guerre, aux ingéniosités. Alors qu'ils pensaient qu'elle allait le rejeter, tous furent satisfaits de voir qu'elle s'éprenait de ce domaine, qu'une folle passion, si liée à ses compétences et à sa froide indifférence, en résultait.


« Tu dois apprendre que ce que tu vas faire, que ce que tu crées, est objet de convoitise et de guerres. Des hommes mourront à cause de cela, des hommes mourront à cause de toi. »

Le maître, dépassé par les capacités de la jeune fille qui était sa pupille depuis quatre années déjà et qui avait déjà été formée au tir avec les engins qu'elle serait menée à concevoir pour mieux les éprouver, était à court de sujets à lui enseigner. Il avait donc tenté d'engager la conversation sur la moralité des fonctions auxquelles elle se prédestinait. Azshara l'avait regardé en levant un sourcil et en feignant l'horreur, puis la gêne, avant de se raviser et de prendre une affreuse mimique, celle d'un être parfaitement au fait de ces atrocités.

« Je n'en ai que faire, cher Maître. Peu m'importe si l'on meurt à cause de moi. Ce n'est pas le créateur qui est à blâmer de sa splendide invention. Seul celui qui l'utilise pour servir ses convictions, causes subjectives au fondement erroné étant donné que la cupidité ou le besoin de territoire n'est pas nécessaire à la survie des êtres vivants, est à stigmatiser. Laissons les simples s'entretuer. Nous mourrons tous un jour, certains plus vite que d'autres et peut-être dans d'horribles conditions, je vous l'accorde. »

Le vieil homme n'avait pu réprimer une grimace horrifiée. Il s'agissait d'une enfant de treize ans dont les formes peinaient à venir, qui se comportait presque comme un garçon et faisait pourtant preuve d'une atroce distance avec le monde, d'un immonde manque d'empathie. D'un cruel manque d'humanité.
Le temps fit son office, elle s'était rasé la tête à plusieurs reprises afin d'endiguer les épidémies de poux qui faisaient parfois rage, oubliant en cela qu'elle était née femme. Pourtant, sa condition la rattrapa. Ses formes émergeaient, son ventre s'était mis à saigner, elle était prise d'envies de nourriture incontrôlables qu'elle ne pouvait réfréner, puis du désir... Cette image, elle n'en voulait pas d'autant qu'elle ressemblait de plus en plus à sa mère, mais elle fut contrainte d'observer son corps se transformer.
Il ne lui était plus possible de sortir de l'enceinte des bastions du Sheörr sans être reconnue comme une femme, alors elle laissa ses cheveux pousser. Malgré les entraînements qu'on lui faisait subir et qui se révélaient souvent désastreux, car son physique ne tenait pas la route en matière de force, sa chevelure devint belle, longue et soyeuse. Les années passaient, elle avait été oubliée et pouvait enfin sortir à visage découvert, laissant bercer ses yeux d'or sur les étalages colorés, laissant son nez droit et fin s'emplir des vapeurs d'encens et d'épices, ses lèvres se délecter des mets qu'elle appréciait. Souvent, elle fut arrêtée dans les rues par des hommes, trop captivés par son reflet et qui lui disaient :

« Vous êtes incroyablement belle, gente dame et vous ressemblez à s'en damner à la Première Sultane. »

Et elle répondait :

« Vos compliments me touchent, cher Saïd, mais j'aurais préféré que la Sultane soit ma mère... Je ne suis qu'une pauvre femme, issue d'une piètre lignée. »

Dans cet odieux mensonge, elle épousait ce qu'elle considérait être une vérité. Une haine farouche s'était développée en elle. Sa haine pour Sheïra ne souhaitait pas la quitter. Leurs contacts étaient devenus froids et brefs. Elle n'était plus sa mère, elle l'avait rejetée alors, lorsqu'elles se voyaient, miroir l'une de l'autre et piégées par leur ressemblance, elles se toisaient sans mot dire et parlaient de sérieux sujets, comme de la mise en place d'opérations, des stratégies d'Azshara et de leur taux de réussite ou d'échec. Plus aucun amour n'existait en elle. Rien ne lui manquait, Azshara se sentait entière telle qu'elle était.
Lorsqu'elle fut en âge de le faire, elle se livra à un jeune homme, prise sous le joug d'un furieux appel charnel qu'elle ne pouvait contrôler. Elle devint alors une femme et s'administra régulièrement des poisons afin de se faire saigner, à chaque fois qu'elle le devait. Azshara ne pouvait être mère, cela, elle le savait. Quel monde aurait-elle pu offrir à un enfant dans sa condition ?

Aucun.

Elle s'était renseignée sur les plantes poisons et les remèdes, car son éducation n'avait jamais été négligée. Passionnée par les récits des érudits Eleär qu'elle rencontrait, elle avait appris l'eldimer, le nymeriin, le demeri. Sa soif de savoirs anciens la poussa à apprendre l'Eressåe avec un homme qui s'en disait expert, car il l'était. Il lui instruisit leur langue, les artefacts, comment ceux-ci fonctionnaient, mais ne put entièrement satisfaire Azshara : la majorité de leurs utilisations demeurait secrète, même pour lui. Pourtant, elle fit retrouver de très anciens documents, inestimables, qui lui fournissaient de précieuses informations à ce sujet. Il s'agissait d'un secret si protégé...

Aussi protégé que ce qu'elle l'était.

La jeune femme avait même souligné sa volonté d'apprendre le Gordhien. Selon elle, cette langue n'était pas à négliger. S'il avait été entendu que l'empereur de Neya ordonnât l'apprentissage du Kaerd afin de mettre ses troupes à égalité avec le monde, un Haut Stratège, ce qu'elle était devenue par la force des choses, se devait aussi de le pratiquer. Il s'agissait là d'une nécessité. On fit donc venir un Ordhaleron de Sunaï, très sympathique, très laid mais aussi très savant, afin de lui enseigner leurs coutumes, leur langue, ce qui les animait. Cette créature n'était pas aussi froide et monstrueuse que l'idée qu'elle se faisait de son peuple et cela l'amusait de le rencontrer. Frekreth, de son nom, aurait pu être un ami s'il n'avait pas été brutalement assassiné. Les circonstances de sa mort furent mystérieuses, mais elle se doutait que ce pauvre hère n'était pas en sécurité, malgré la sympathie et la confiance qu'il pouvait témoigner. Tous ici avaient dû le considérer comme un espion, comme un ennemi.
Azshara s'éveilla aussi à la langue des Nains et à leurs runes car elle rencontra un jour, sur une place de marché, ces étranges êtres bourrus. Ils étaient amusants, alors elle les avait invités à parler d'eux, les avait souvent vus durant leur étape en Al'Akhab. Les Nains, de ce qu'elle en savait, avaient été exilés de Satvar, leurs terres ancestrales, par les Vreën. Vreën qu'elle détestait plus à mesure qu'elle en apprenait de l'histoire, de la politique et de la géographie de ce vaste monde. Il s'agissait des rares créatures pour lesquelles elle tentait de ressentir de la pitié. Étonnés du grand intérêt qu'un valdur pouvait leur témoigner, ils lui apprirent les pires farces, les pires insultes en nain et en argot de leur région, puis à tenir une conversation avec leurs frères. Bien trop vite à son goût, ils durent repartir vers Seregon. Radjyn n'était pour eux qu'une halte temporaire...
La vie reprenait ainsi son cours, faite de rencontres surprenantes qui lui firent voir quelques fois le bien, souvent le mal, de ce dont Rëa était faite.
Toutefois, jamais elle ne prenait ni parti, ni position sur tout sujet. Rien ne la concernait.
Le monde autour d'elle continuait d'avancer, elle l'observait d'un œil cynique et critique, gardant au fond d'elle tout ce qu'elle pouvait en penser...
Avec les mois, les années, elle devint un agent implacable, hautement respecté et put diriger dans l'ombre du Sheörr certaines unités de terrain, coordonner des manœuvres de protection de Hauts Fonctionnaires de l'État, protéger le Sultan lui-même, son frère, qu'elle pensait parfois apercevoir dans les rues de Siltamyr, mais qu'elle évitait avec soin. Une place de choix lui fut proposée au sein du Haut Conseil de l'Ordre, cependant, trop fière pour vouloir faire face à Sheïra qu'elle n'avait plus jamais appelée mère, elle l'avait refusée. Désormais vêtue de noir, Griffon sombre parmi les siens, elle se contentait de donner des ordres sans qu'elle-même n'ait eu d'autre titre que ce nom par lequel elle se faisait appeler.
Ssyl'Vaithis.
L'enfant du néant, en Alšrha. Cette langue fut oubliée dans l'abysse des âges, l'abîme du temps. Ceux qui la parlent, dans ce monde, se comptent sur les doigts de quelques mains. Pourtant, de par ses traités, ses philosophies controversées, les éclairantes réflexions qu'elle couchait sur papier et qu'elle faisait transmettre aux plus éminents de Rëa, elle avait été élue et acceptée parmi les sages érudits qui allaient lui enseigner cet occulte dialecte, jalousement gardé.
À travers Ssyl'Vaithis, un nom étrange à la consonance ancienne qui voulait pourtant tout dire pour elle, un nom qu'elle s'était choisi à défaut d'en posséder encore un, elle s'exprimait, elle partageait ses savoirs avec ceux qui l'avaient acceptée au sein de leur petite famille. Une famille que seule l'écriture liait...

Puis un jour tout bascula, encore.

Un Émir de la région d'Amet, menacé par les ennemis du Sultan, fut placé sous la protection du Sheörr. Azshara fut mandatée pour fomenter les plans visant à le faire protéger sous silence, dans la discrétion la plus totale et elle y fut envoyée en tant qu'odalisque, femme belle et éclairée dont l'histoire fut créée de toutes pièces pour mettre en place un spectacle grandiose. Elle n'était pas la seule du Sheörr à intégrer son palais, mais elle était la seule femme et il fallait ainsi justifier sa présence. Il s'agissait, pour elle, de la seule manière de s'assurer de la bonne coordination de ses stratégies d'autant que ses atouts, son intelligence et son don pour dissimuler ce qu'elle était, l'avantageaient. Pendant longtemps, elle pensa que cet homme indéniablement gros et laid allait profiter de ses charmes, mais il n'en fit jamais rien. Ce dernier se satisfaisait de sa simple présence, de ses idées et de son âme, de sa spiritualité. La jeune femme, pour la première fois de sa vie, fut touchée en plein cœur. Si son aura chatoyante et écrasante pouvait faire plier n'importe quel homme au désir, lui n'y céda pas. Il la rassurait en lui disant que pour ces choses-là, il avait autour de lui de très belles femmes mais qu'aucune ne l'emplissait d'autant d'émotions que sa sagacité pouvait lui faire ressentir. Qu'ainsi, il préférait leurs conversations au simple désir charnel qu'elle pouvait lui inspirer.
Ce fut la première fois qu'Azshara aima, de tout son souffle, de tout son être. Elle apprit à aimer. Il avait deux fois son âge, il n'était pas beau, mais sa gentillesse, sa douceur, sa candeur, sa bienveillance et toutes les qualités que son esprit démontrait firent doucement fondre la glace du cœur de la jeune femme qui s'oublia un instant. Qui s'y abandonna durant les quelques années de sa mission. Puis, elle le trouva beau pour ce qu'il était. Puis elle le désira, et ils s'unirent enfin.
Azshara savait que cette union conduirait à sa perte, qu'il lui faisait oublier quelque peu sa mission, elle se ravisa et tenta du mieux que possible de réfléchir posément à ce qu'elle se devait d'accomplir et de faire, mais elle tomba enceinte.
Le bonheur, elle le ressentait enfin. Les douleurs de l'enfantement n'effaçaient pas ce qu'elle pouvait enfin percevoir, lorsqu'elle vit le visage de son magnifique fils, celui-ci possédait les mêmes grands yeux noirs que son père. Elle était comblée.
Deux années s'étaient écoulées où, insouciante, elle avait presque fait fi du danger qui planait au-dessus de leurs têtes et avait considérablement relâché sa vigilance.

Ils en profitèrent pour frapper.

Ces ennemis, ces hommes cruels, baignés par la lueur d'une obscure politique, d'une guerre de succession, pénétrèrent dans le palais lors d'une nuit sans lune, couverts par les éclats de la fête qui perturbait les gardes de cette charmante ville animée de province.

Elle ne l'avait pas vu arriver. Elle les pensait en sécurité. Sa plus grande faille était le bonheur et ce bonheur lui faisait oublier d'exister, lui faisait omettre ce qu'elle était et ce qu'elle faisait.
Réveillée en sursaut par les hurlements des dames de compagnie et des domestiques, elle attrapa son fils et chercha longtemps, trop longtemps, une cachette pour lui sauver la vie.
Lorsqu'elle put le dissimuler, dans cette cabine prévue pour l'Émir en cas de danger, elle courut à en perdre haleine vers l'objet du tumulte. Si elle ne savait pas se servir d'une arme aussi bien qu'un guerrier, car elle manquait de force, elle pouvait la tenir, en connaissait l'usage et s'arma d'un cimeterre avant de se rendre vers le lieu du délit.

Il était trop tard.

La tête de son doux amant avait roulé près de son corps désarticulé. Les yeux d'Azshara s'embuèrent de larmes et elle ne put se contenir.

« Non ! NON ! »

Son ultime maladresse. Son ultime erreur. Les hommes en noir, assassins qui se dressaient devant elle et ne l'avaient pas encore vue, se retournèrent.
Alors qu'elle s'apprêtait à s'enfuir, le temps sembla s'altérer.

Sa cuisse fut nettement coupée, presque jusqu'à l'os et l'arrêta dans sa course.
Puis elle sentit le douloureux éclat d'une épée se figer entre ses côtes, l a transperçant de part et d'autre...
Le supplice qu'elle ressentit alors qu'elle retombait, presque au ralenti, n'était pas seulement physique. De son agonie, elle restait là et baignait dans son propre sang. Ses yeux se troublaient et distinguaient encore les contours du visage émacié de celui qu'elle avait aimé.

Il n'était plus.
Sa vue s'obscurcit.
Elle ne vit plus.


Son esprit s'éveilla, elle était sur le dos en proie à de terribles souffrances. Sa bouche était pâteuse et manquait d'eau, ses yeux refusaient de s'ouvrir tant la douleur irradiait sa jambe et chacune de ses respirations.

Une larme coula sur sa tempe. Elle se savait en vie. Elle aurait préféré la mort.

La porte s'ouvrit doucement. Azshara entendit une voix réconfortante, celle d'Ejaz, qui beuglait et intimait des ordres en hurlant de toutes ses forces, mais elle ne comprit pas ce qu'il disait. Trop fragilisée, elle flottait entre la vie et la mort, ne réussissant à distinguer les mots que lorsque le mal semblait s'estomper pour quelques secondes à peine. La douleur allait, venait, repartait, mais jamais ne cessait de la tourmenter.
Elle sentait couler dans sa gorge le lacté des graines de pavot broyées, le mal s'estompa, elle s'évanouit à nouveau.
Un long temps passa, mais à chacune des phases de son douloureux réveil, elle ne put s'exprimer. Seuls d'incompréhensibles gémissements semblaient vouloir sortir de sa gorge. Azshara voulait savoir si son fils était vivant. Il s'agissait de la seule chose qui pouvait lui importer vraiment.
Alors qu'elle se réveillait enfin, elle était seule. Azshara reconnaissait les lignes des bois de la chambre qu'elle avait occupée des années durant, dans le quartier du Sheörr piégé au cœur de la cité d'or de Siltamyr. C'est en vain qu'elle avait tenté de se lever. En vain qu'elle avait tenté d'appeler. Les minutes défilaient, son angoisse montait à mesure qu'elle pouvait soulever la tête et apercevoir les bandages ensanglantés qui couvraient son ventre dévêtu et sa jambe nue.
La douleur était toujours présente, vive, mais moins violente que lors de ses brefs essors.
Quelqu'un rentra enfin. Il s'agissait de l'un de ses hommes, l'un des rares qui avait survécu au massacre...
Sans un mot, il souleva sa tête et lui fit boire l'élixir d'opium qui allait canaliser son esprit pour lui faire oublier son affliction avant de lui murmurer d'une voix tranquille et aimable :

« Votre fils est en sécurité. »

Comme si l'on ôtait un poids terrible de sa poitrine, Azshara soupira profondément. Elle dut mettre en œuvre une force considérable afin de lui demander :

« Où... où est-il ?
— Il est avec Sheïra...
— Pourrais-je le voir ? »

Ibrahim fit une grimace gênée et détourna le regard. Il se leva et partit sans un mot. Azshara tenta de l'appeler, de hurler, mais il s'était défilé. Quelques heures après, heures d'un temps trop long pour elle, elle entendit le craquement caractéristique des pas d'Ejaz derrière la porte, celle-ci s'ouvrit enfin.
Azshara souriait, elle était presque soulagée de le voir et elle savait qu'il l'entendait faire, car Ejaz était doué d'une perception hors du commun malgré sa cécité. Il s'assit auprès d'elle en silence et balaya son front d'une main paternelle.

« Ejaz, où est Driss ? Où est mon fils ? Dis-moi que... »

Il secoua douloureusement la tête avant de lui dire :

« Azshara. Cet enfant a causé ta perte et la perte de l'un des plus éminents défenseurs du Sultanat, la perte de nombre de nos agents. Tu as causé notre déchéance. Tu ne peux pas garder cet enfant avec toi... »

Avant qu'elle ne se mette à protester ou à crier, il avait placé un doigt sur les lèvres, car il la connaissait.

« Écoute-moi et ne dis rien, par pitié. Tu ne peux pas élever cet enfant ici, à cause de ce que tu es... Je sais que ta sagesse pourra te permettre de l'accepter et de le comprendre un jour, cette vie ne peut pas t'être offerte. Si tu t'es bercée d'illusions, maintenant tu sais ce que cela coûte aux gens que tu ne peux même pas aimer. Tu n'es pas comme les autres Azshara. Tu es différente et unique. En cela, nous devons le protéger de toi et te protéger de ce que tu es. »

Après deux ans, immergée dans une insouciance factice, apaisée d'un bonheur auquel elle avait pu croire, tout s'effondrait.
Encore...

Son expression avait été horrifiée, puis s'était transformée en une moue indiciblement froide, un visage de marbre. Elle observait désormais avec haine ce visage, le seul qu'elle pouvait prétendre encore apprécier au Sheörr, si ce n'était même l'aimer, à sa manière. Ses paupières étaient mi-closes, elle jugeait tous les membres de l'Ordre, elle jugeait Ejaz, elle haïssait Sheïra qui avait dû être l'un des affreux commanditaires de ce qu'elle vivait encore.
La jeune femme, étendue sur son lit, baignant dans l'odeur de la sueur et du sang qu'elle-même émettait, n'entendait plus les paroles du vieil homme. Ses yeux dorés étaient rivés sur le plafond, elle avait disparu au-delà des mondes qu'elle s'était créés.

Elle mit longtemps à marcher de nouveau. La douleur, avec les mois, se faisait moins lourde à supporter mais, même au bout de deux autres années, perdue par les philosophies naturelles et volontairement détachée de tous les sentiments qui avaient pu la berner, elle ressentait au fond d'elle les reliques de la mort de son aimé, de la perte de son fils. Le chagrin se mêlait au souvenir des blessures qu'elle éprouvait, comme si elle s'était encore trouvée sous le joug de ces lames... Personne ne trouva de remède à cela. Pas même elle.
Elle apprit donc à façonner les dosages des médications qu'elle devait prendre à chacune de ses crises, qui se faisaient de moins en moins supportables à mesure que son corps s'habituait au traitement, puis elle apprit à vivre en encaissant.

La vie reprenait ainsi son cours, noyée par l'absence de ce visage poupon dont elle se souvenait parfaitement et dont les traits étaient gravés dans ce médaillon. Son aimé lui avait offert pour fêter le deuxième anniversaire de leur union, le deuxième anniversaire de leur enfant. Chaque fois qu'elle voulait l'ouvrir, elle prenait garde d'être seule, car il lui était impossible de contenir ses pleurs et ses regrets, le manque qu'ils avaient creusé en elle par leur pénible absence... L'absence de son frère dont elle gardait avec elle l'échiquier. L'absence de son fils pour lequel il ne lui restait que ce médaillon.
L'absence de l'amour pour seul sacrement.

Ceux qui la connaissaient la virent alors sous un nouveau jour. Ayant appris à manipuler, à obtenir ce qu'elle désirait par essence, elle se montra volontairement plus chaleureuse, plus vivante. La sharda avait besoin de parler, de changer d'air, d'oublier et seul le contact avec les autres lui faisait omettre la privation dont elle souffrait. Pourtant, ceux qui l'avaient cernée savaient qu'elle n'était pas elle-même. Qu'elle ne reflétait que l'image de ce que l'on voulait voir d'elle.
Azshara resterait à jamais l'enfant du néant. Un génie pur, fait d'esprit, non de chair. Un génie qui demeurerait irrémédiablement seul, jusqu'à la fin de sa vie.

Hérésie. Contre-nature.
Il arriva ce que personne ne put prévoir. La tristesse persistante s'altérait avec les saisons, la magie revint. Il était impensable que de tels événements puissent se produire un jour, et pourtant...
Azshara dut faire face à cette terrible réalité, dut s'avouer dépassée, lorsqu'elle vit des hommes dotés de capacités inhumaines, lorsqu'elle ressentit en elle ce changement infime, mais toutefois déroutant.

Ce ne fut pas le retour brutal de la magie qui survint qui brisa Azshara, mais les lignes soudaines qui sillonnèrent alors sa peau de motifs iridescents, à la lueur de la lune. Celles-ci survinrent à l'exact moment de cette étrange sensation mystique, au réel retour de la magie, lorsqu'elle conversait avec une érudite venue étudier les coutumes de Radjyn. Alors qu'elles déambulaient sous la voûte étoilée, à l'orée d'un jardin, toutes deux s'effrayèrent. L'une se mettant à flotter, l'autre couverte de motifs bleutés.

« Azshara, êtes-vous sang-mêlé ?
— C'est impossible. Vous flottez Dame Myraline.
— Oui j'ai bien cru le remarquer. Faites-moi descendre par pitié. Quant à vous, ce sont les marques des Eressåe, Dame Ssyl'Vaithis. Je vous l'affirme. C'est... Nous pensions cela perdu au fil des millénaires et c'est... »

Azshara fronça les sourcils. Elle demeurait sceptique d'autant que Dame Myraline l'examinait de près, ce qui lui déplaisait. Azshara n'aimait pas être touchée.

« Je ne peux l'affirmer ma chère, je suis une enfant du néant, je n'ai pas de parents, comme vous vous en doutez bien. Êtes-vous sûre de cela ? Je veux bien croire vos savoirs en la matière, étant donné que vous avez vous-même séjourné à Eressa, pourtant...
— Le retour de la magie a provoqué cela, je le crains.
— Ainsi donc, Dame Myraline, gardez pour vous ce secret.
— Ne vous en faites pas, cela ne me concerne pas. Pour nous autres, érudits, ceux qui possèdent du sang Eressåe ou Eleär ont acquis un privilège inné en venant au monde. Cela saurait peut-être expliquer vos grands savoirs et vos grandes compétences, ma chère. »

L'essence du monde, celui qu'elle pensait connaître, changeait. Elle se rappela alors l'histoire de Calim, lorsque les troubadours et les messagers vinrent transporter leur nouvelle.

Azzura l'éternelle venait de resurgir du passé.


Lorsqu'elle put enfin faire face à Sheïra, Azshara souriait, comme si elle affichait une certaine victoire malsaine. Elle l'observait en silence, d'un regard lourd de sens. Elle était une traîtresse infidèle. Lorsqu'elles furent laissées seules, après ce concile tenu par le Sheörr, elle lui dit :

« Sais-tu comment finissent les épouses adultères des Sultans, Sheïra ? »

Son regard était corrosif et nocif, elle l'avait tutoyée pour la première fois de sa vie. Elle tenait enfin sa revanche sur cet être infâme qui l'avait manipulée, car Azshara était bien consciente de ce que sa mère faisait. Sheïra n'eut d'autres choix que de lui conter son passé, celui d'un prétendu Roi exilé auquel elle avait succombé. Si elle connaissait bien l'Histoire, certains détails d'Eressa lui échappaient. Ce peuple restait en effet une énigme pour bien des gens... Lorsque la Sultane termina son récit, alors qu'elle semblait en proie à d'étranges sentiments, sûrement contradictoires, Azshara clôt cet échange incisif.

« Si je peux comprendre et accepter, je ne peux pas pardonner. »



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Calim Al'Azran

◈ Jeu 18 Sep 2014 - 0:18

Pavé César a encore frappé.
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