Azzura


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Renaud, l'Ogre de Séverac

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◈ Missives : 30

◈ Âge du Personnage : 55 ans
◈ Alignement : Loyal bon
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Vreën
◈ Origine : Kaerdum
◈ Localisation sur Rëa : Ordanie
◈ Magie : Aucune
◈ Lié : Aucun
◈ Fiche personnage : L'Ogre de Séverac

Héros
Renaud de Séverac

◈ Sam 1 Avr 2017 - 22:28

◈ Prénom : Renaud dit « l'Ogre »
◈ Nom : Augier de Séverac
◈ Sexe : Homme
◈ Âge : 55 ans
◈ Date de naissance : 10 ansbar de l'an 35 de l'ère des rois
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Vreën
◈ Origine : Ordanie/Kaerdum
◈ Alignement : Loyal bon
◈ Métier : Duc de Séverac, comte de Vivremont, seigneur d'Agernac


Magie


Aucun


Compétences, forces & faiblesses


De la force, Renaud en a à revendre, mais il reste humain néanmoins, si bien qu'en cherchant très profond sous l'armure et le lard on trouverait sans peine de vieilles fêlures.

Il faudrait fouiller longtemps toutefois : Renaud est une force de la nature rompue à l'exercice des armes. Il combat à pied comme à cheval, à l'épée, à la lance ou à la masse, et ses ennemis ont appris à craindre les charges furieuses de Brisant, son destrier favori, qui porte bien son nom. C'est aussi un grand chasseur capable de passer des jours entiers en forêt à courir la bête noire et la bête fauve et qui n'aime rien moins que de se frotter aux sangliers et aux cerfs de ses forêts, pied-à-terre et épieu en main. Au vu de son appétit gargantuesque, il lui fait d'ailleurs bien compter sur ces venaisons pour le rassasier. Son éducation lui a en outre donné les connaissances nécessaires pour diriger et chasser avec chiens, chevaux et faucons qu'il élève avec amour dans ses domaines et qui font la fierté des Séverac. C'est aussi un bon nageur qui aime à profiter des chaudes journées d'été pour aller se rafraîchir le cuir dans les lacs et les rivières qui parsèment ses terres, ou bien pour dissiper l'ivresse quand il craint les remontrances de sa femme à force d'avoir trop bu.

Renaud n'est pas seulement un guerrier et c'est en outre un homme cultivé, qui lit et écrit couramment le kaerd de fort belle façon et se plaît à composer des vers ou à se confronter à d'autres poètes dans des joutes verbales et des concours qu'il organise aussi souvent que les tournois et les chasses. Il taquine le luth de temps à autre, encore qu'il n'y soit plus très habile : ses mains vieillissantes n'ont plus leur agilité d'antan et se sont tant durcies sur le pommeau des épées et les hampes de ses lances qu'il a hélas beaucoup perdu en délicatesse.

Il connaît fort bien l'histoire de son pays, les exploits de ses ancêtres, les épopées des seigneurs de Kaerdum qu'il se plaît à écouter souvent. Tout bercé par l'imaginaire courtois des contes et des merveilles, c'est un auditeur attentif de tous ceux qui ont quelque chose à raconter de belle façon. Il ne connaît guère toutefois les cultures des autres continents, encore qu'il les observe avec une fascination avide, tant qu'il ne s'agit pas de ceux contre lesquels il a eu à porter le fer. Il considère les Alsdern comme des barbares mal dégrossis, encore qu'il respecte leurs talents guerriers, et a pour les Shardas et les Inoës cette espèce de curiosité amusée qu'ont les enfants devant les choses précieuses et lointaines que l'on ne comprend pas.

Sa culture pléthorique et sa soif de savoir n'empêchent toutefois pas une certaine tournure d'esprit qui lui fait préférer son pays à tout autre. Il est très fier, peut-être un peu trop, de son sang, de ses ancêtres, de ses traditions, quand bien même il les écorne avec délices, sans cependant trop les bousculer. Ce n'est pas un révolutionnaire dans l'âme et jamais ne lui viendrait à l'idée de bouleverser réellement l'ordre établi : le roi aura toujours le dernier mot et l'ordre féodal est le seul qu'il respecte, même s'il se garde de mépriser les petites gens dont il apprécie souvent la compagnie. Il demeure un aristocrate à l'ancienne mode, conscient de son rang et doté d'un orgueil en acier trempé qu'il ne fait pas bon d'esquinter trop profondément. Un peu buté, il s'entête parfois comme un bœuf, mais son entourage sait aussi canaliser les ardeurs de son caractère, et notamment sa très sage sœur qui, depuis l'enfance, a su le pousser à demander conseil quand il atteignait ses limites.

Toutefois, l'ogre craint la solitude et l'abandon : d'avoir trop vu mourir des siens, d'avoir perdu un frère de sang et de cœur, d'avoir vu trop de morts, il redoute l'ombre du trépas, de la vieillesse et de la décrépitude qui le guette. Sa jovialité cache souvent l'inquiétude de se voir dépérir, de se savoir devenir bientôt un ancien édenté. Il veut mourir fièrement, l'épée au poing, et la dignité de sa condition lui tient au cœur autant que sa loyauté pour son roi et son sens du devoir envers sa famille. Il craint par-dessus tout de les perdre et s'entoure d'eux avec bonheur, si bien qu'il en coûterait à quiconque oserait s'attaquer à ses enfants ou petits-enfants, ou pire, à son épouse. Il se sait assez fort d'âme et de corps pour survivre à tout, mais ce n'est guère le cas des autres pour qui il a un souci constant de mère poule qu'il cache toujours sous une allure de plaisantin perpétuel. C'en est presque rendu au point où il se souhaite à lui-même de connaître une mort précoce au combat pour n'avoir pas à vieillir et regarder les gens mourir autour de lui.


Physique


Si l'on devait prendre modèle sur quelqu'un pour décrire l'ogre des contes qui terrorise les enfants, on pourrait sans peine prendre pour exemple le duc de Séverac. Renaud est immense, c'est un fait : depuis tout jeune, il dépasse de la tête et des épaules la plupart de ses contemporains, et depuis peu, il les dépasse aussi souvent en largeur. Il n'a jamais été vraiment gros, simplement bâti sur une échelle supérieure à la moyenne et doté depuis l'adolescence d'une musculature très massive qu'a affûtée son entraînement au combat et le port quotidien d'armures lourde. Toutefois, de l'ogre il n'a que la stature, la bedaine large, les mains rudes, la barbe broussailleuse et le poil sombre, ce qui est déjà pas mal. Mais rien de menaçant, du moins de prime abord, chez le débonnaire duc, car s'il est un guerrier aguerri, c'est aussi, et surtout, un bon vivant qui a le rire facile et tonitruant, le verbe haut, la parole fleurie et l'excentricité joviale de ceux dont le rang et la fortune permettent beaucoup de frasques. À le voir, on comprend vite que hors du champ de bataille, c'est plutôt les plats et les tonneaux qui doivent craindre de lui et de son appétit féroce.

Renaud n'a jamais été bel homme et ne s'en est jamais soucié : velu comme un ours, il a le cheveu bouclé et la barbe abondante qu'il porte longue en dépit des modes. Sa carrure, épaissie par le maniement des armes dans lequel il excelle, s'enrobe et s'engraisse depuis quelques années : il pratique quotidiennement la chasse, l'entraînement à diverses armes et une activité physique intense, mais il est aussi très assidu dans tout ce qui concerne les plaisirs de la table, et l'un ne compense pas toujours l'autre. Ses yeux bruns, légèrement tombants, lui auraient donné triste mine s'ils ne pétillaient pas d'une intelligence vive et d'une appétence gargantuesque pour tous les plaisirs de la vie. Il a le sourire facile, mais cela n'en fait pas pour autant un lourdaud mal dégrossi et on se garderait bien de prendre sa bonhomie naturelle trop à la légère : il a une prestance de roi qui ne doit pas entièrement à l'ampleur de sa stature, si bien que l'on devine sans aucune peine que c'est un homme accoutumé au combat, au commandement et rompu aux difficultés de la vie. Ses balafres et son nez cassé en témoignent : son profil de médaille s'est vu raboté par une vilaine blessure qui lui fait maintenant une figure un peu de travers et quand il sourit, ce qui arrive très souvent, on voit qu'il lui manque plusieurs molaires arrachées par un mauvais coup.

Pourtant l'usure se voit, la vieillesse se profile : la musculature s'alourdit, le geste se fait un peu moins sûr, la main moins alerte, et la chevelure noire se parsème de fils blancs. La barbe qu'il coupe de temps à autre s'embroussaille pour cacher le double menton qui lui vient, mais le duc porte encore beau l'éclat de son automne dont il tarde le déclin.


Caractère


Renaud est un pur produit de la fine fleur de la chevalerie kaerd. Pour cette raison, c'est un ripailleur invétéré, qui aime passionnément se battre, boire et composer des poèmes. Tout en lui est un concentré de ces seigneurs hauts en couleur qui ont dirigé les vertes plaines de Kaerdum, de ceux dont la paume rude est accoutumée tout autant au pommeau de l'épée qu'à manier le luth et la plume.

On pourrait simplifier les choses en disant que Renaud aime passionnément : sa femme, sa famille, les arts, et tout ce qui fait ventre. On pourrait s'arrêter là, mais ce serait négliger la palette infinie des variations de ce caractère orageux, tout forgé dans le carcan de l'armure, de la cour et des plaisirs nobiliaires. À l'image de son physique hors normes, le tempérament l'est aussi. C'est un sanguin, prompt au coup de colère comme à l'amour, et si on le compare souvent à un taureau pour son impulsivité et sa tendance à littéralement mener la charge contre ses ennemis, les années ont émoussé tout cela et on trouverait chez lui quelque chose d'un de ces vieux mâtins encore vigoureux. Il en a la voix forte, l'aboiement facile et la morsure cruelle, mais aussi la fidélité et la loyauté indéfectible à ceux qui l'entourent.

Longtemps, Renaud fut de ceux dont on aurait pu redouter les sautes d'humeur : non pas irascible, mais entier, jamais dans la demi-mesure ni la mesure tout court. Fort heureusement, il n'a rien d'un mauvais homme, au contraire. C'est une bonne âme qui a intégré jusqu'à la virgule près les valeurs chevaleresques, le sens de la justice et de l'équité. Jamais serment ne sera plus durable que ceux qu'il prononce, jamais haine ne sera plus tenace que celle qu'il voue à ceux qui le trahissent ou se font ses ennemis. La sagesse lui est venue avec les années, lui apprenant la confiance, le discernement, et aussi, un peu, la ruse. Car derrière ces attitudes souvent excessives, cette voix sonore et ces rires en cascade, Renaud est aussi une fine mouche. C'est un esthète qui aime les belles choses, quelles que soient leur nature et leur forme, et qui est toujours en quête de connaissances et de nouvelles choses. Il aime les belles lettres, les beaux arts et la musique qu'il pratique lui-même quand il en a le loisir. Il compose également, lais et chansons, et on dit que c'est même ainsi qu'il a conquis le cœur de son épouse, encore qu'il se soit aussi agi d'une alliance politique fructueuse pour le duché. On pourrait s'étonner de voir cet ogre guerrier s'adonner à des loisirs aussi calmes que la lecture ou la musique, ou bien de le savoir fort assidu quand il s'agit de savoir : en cela comme en toute chose, Renaud a fait à sa manière, si bien que si sa culture est grande, elle ne l'est que quand le sujet l'intéresse.

Il n'est en outre pas dépourvu de réalisme, et bien souvent sa jovialité lui sert à compenser ces moments graves où les devoirs se rappellent à lui, quand de difficiles décisions doivent être prises. D'esprit comme de corps, il est homme à compenser bien des choses, à encaisser le choc et à se relever aussitôt, parce qu'il a très tôt intégré un sens du devoir qui lui est chevillé au corps aussi étroitement que ses propres os. Son dévouement confine parfois à l'excès, comme beaucoup de choses chez lui ; il se saignerait aux quatre veines pour sauver ceux qu'il aime, mais il sait aussi faire les choix nécessaires. D'avoir trop vu de morts, d'avoir trop enterré d'enfants au berceau, il sait le prix d'une vie.
Cela lui donne une grande humanité, beaucoup de compréhension pour les autres, car il a cet œil avisé qu'ont souvent les artistes, qui observent attentivement ce qui évolue autour d'eux pour mieux le retranscrire dans leurs œuvres. Toutefois, il reste pragmatique, parfois même un peu bas du front : la religiosité lui est assez étrangère, plus une habitude qu'autre chose, d'autant que sur le champ de bataille il est bon de pouvoir recommander sa vie à quelqu'un.


Inventaire


Renaud porte en permanence, au doigt ou suspendu au col, la chevalière des ducs de Séverac, si bien qu'il faudrait le tuer ou l'arracher à sa main pour l'en séparer. Il possède une bibliothèque très abondante, une belle collection d'instruments de musique dont il ne sait pas toujours jouer, et porte souvent à son ceinturon son coutelas favori, une fort belle pièce d'acier qu'il a fait reforger à partir d'une lame asldern prise en trophée dans sa jeunesse. Il ne se sépare que rarement de sa corne à boire, également fort importante à ses yeux, puisque taillée dans la corne d'un taureau qu'il se vante d'avoir tué à mains nues. Étant donné le nombre de versions de l'histoire qu'il raconte à ce propos, il est permis de douter de la véracité de l'anecdote, mais on se garderait bien de le dire à voix haute devant lui.


Histoire


C'est en des temps troublés que Renaud vit le jour, l'année même où la horde Ordhaleron s'abattit comme un vent de peste sur l'Ordanie. Le duché de Séverac souffrit fort de la guerre et c'est au milieu des campements, des tentes et des soldats affairés que l'Ogre de Séverac poussa ses premiers cris. Il fut le fils aîné du duc Ogier et de son épouse Azalaïs, survivant d'une vaste fratrie décimée par la mortalité infantile et les accidents de chasse. De cette famille, il n'a gardé que sa sœur Ermengarde, de plusieurs années sa cadette, qu'il tient d'autant plus en haute estime et grande amitié qu'elle a elle aussi hérité du caractère ombrageux des Séverac et qu'il lui en a cuit plus d'une fois le fessier de l'avoir trop taquinée.

L'enfance de Renaud fut profondément marquée par les conséquences de la guerre et par la perte de ses frères et sœurs. Des années de disette suivirent les combats qui avaient ravagé les champs, les moulins et les routes, si bien que la duchesse ne fut point la seule à perdre beaucoup de ses enfants.

Étant l'aîné, on avait éduqué Renaud en tant que futur duc, cousu tout jeune dans son armure, juché à huit ans sur un cheval pour en apprendre le maniement, gavé dès son plus jeune âge des enseignements de ses maîtres dont son père l'entourait. L'éducation qu'on lui donna fut attentive, sévère, mais porta ses fruits et forgea très tôt un futur grand seigneur de Kaerdum dans toute sa splendeur. Pourtant l'ombre subsistait : Renaud était un enfant, puis un jeune homme plein de vie et d'énergie, qui n'aimait rien mieux que la compagnie permanente des jeunes gens de son entourage, veillant déjà sur les plus jeunes en prenant son devoir très à cœur. Mais comment s'attacher, comment protéger, quand une fièvre, un flux de ventre ou une vilaine blessure emportait les plus jeunes et les plus fragiles ?

Séverac se remit, lentement, durement, des ravages causés par le passage de la horde des Ordhalerons, et longtemps les contes furent hantés par les figures difformes des guerriers qui avaient mis le pays à feu et à sang, et qui surgissaient dans les histoires des gens, de tous ceux qui avaient combattu et souffert. Année funeste que fut la naissance de Renaud, mais les blessures guérissent et la terre se féconde des cendres encore tièdes. Grandissant dans un monde qui se reconstruisait après le désastre, il eut très tôt conscience de la valeur des choses, des gens, de ce que pouvait être le confort d'un âtre et d'un bol bien rempli. Leur mère, qui aimait par-dessus tout les arts et se voulait tenir une cour digne de ce nom avait cruellement ressenti la perte et la ruine qui avait frappé leur domaine et tout Kaerdum. De fait, Séverac devient grâce à elle un lieu de refuge pour tous ceux qui avaient quelque art ou savoir à vendre, et elle transmit très vite cet intérêt à ses enfants, conscients dès leur jeune âge de la valeur de ces choses que la guerre réduit à néant.

Renaud eut un frère qu'il aima tout particulièrement : Othon, né un an après lui, si bien qu'ils en étaient presque jumeaux et fort semblables en tous points. Lui avait la chance d'avoir le charme que Renaud n'avait pas, mais il n'en conçut aucune jalousie, du moins aucune qui ne se réglât pas par une bagarre bien sentie où l'aîné avait souvent le dessus. Leur mère veilla attentivement sur ses garçons durant leurs premières années : elle les garda près d'elle jusqu'à leurs huit ans révolus, leur enseigna les lettres et la religion avec l'aide du sermonnaire en charge de la chapelle du château de Séverac. C'est elle qui leur apprit entre autres choses, la littérature, la musique, l'histoire, tandis qu'ils faisaient péniblement leurs lettres à l'école du temple de Séverac. Puis, quand ils furent en âge, les deux garçons furent envoyés chez un proche de leur père pour leur office de pages.

Leur départ ne fut guère une rupture, en vérité, car le duc d'Eralie fréquentait déjà leur cour et leurs pères étaient de vieux amis. C'était un terrain déjà à demi connu, ce qui aida fort les deux frères quand il fallut prendre parti dans les guerres intestines qui divisaient le régiment d'écuyers et de petits nobles en apprentissage. Et pour ce qui était de l'enseignement, le cadre fut de toute première force : on sous-estime souvent les politiques complexes qui régissent les sociétés de jeunes gens quand les adultes ne regardent pas. Il y avaient les chefs, et les larbins, tous répartis selon de subtiles conditions qui bien souvent tissaient de futures amitiés, des fidélités ou des rancœurs infinies. Les Séverac, par exemple, avaient maille à partir avec tous ceux du comté d'Amplepuy, pour d'obscures raisons qui tenaient autant de vendettas remontant à des décennies qu'au fait que ce grand benêt d'Euric ne leur revenait pas. Les futurs ducs tançaient les futurs comtes, on se lançait des défis, mais on filait doux dès que les maîtres faisaient leur apparition et faisaient semblant de ne pas voir les nez ensanglantés et les genoux écorchés. Il faut bien que jeunesse se fasse, se disait-on, et jeunesse se fit, ah, de quelle façon...

Renaud garde un souvenir vif et ému de sa jeunesse, embellie par la nostalgie de cette vive insouciance, quoique gâtée souvent par le rappel incessant de son devoir et de son statut d'héritier, qui devait donc se tenir mieux que les autres. Elle a pour lui néanmoins un goût particulier : les bagarres secrètes entre pages, puis les premières armes, les entraînements incessants et interminables entre deux corvées de curage d'écuries, la badine du maître qui leur enseignait l'histoire militaire et le commandement, ou bien les farces qu'ils faisaient aux servantes. Pris dans la fougue juvénile, ils ne comprenaient pas les enjeux, l'importance de leur éducation, ou bien faisaient la sourde oreille : de son propre avis, Renaud avait été un jeune imbécile et méritait amplement les punitions et les paires de claques reçues. Il fallait au moins cela pour mater le caractère fougueux de l'adolescent qui revint déjà presque un homme après son apprentissage à Castelaube.

Les liens avec sa famille n'avaient pas été coupés, avec de nombreuses visites de ses parents et d'une fratrie à géométrie variable où de nouvelles têtes ne cessèrent d'apparaître et, plus souvent encore, de disparaître, durant les six ans qu'il passa avec son puîné au service du duc d'Eralie.

Son père le reprit alors sous son aile et le fit écuyer. L'adolescence ouvrait son monde tout plein d'émois gênants et de découvertes cuisantes, sous l'égide sévère, mais aimante d'Ogier qui se fit fort de poursuivre l'éducation de son fils. Othon pour sa part en fut légèrement délaissé, et bien vite envoyé au loin pour servir à son tour et faire ses premières armes avant l'adoubement promis. Ce fut un déchirement pour les deux frères qui ne s'étaient pas séparés d'un pouce depuis le berceau : c'était leur complicité, leur amitié indéfectible et la loyauté qu'ils avaient l'un pour l'autre qui les avaient aidés à grandir et à traverser les embûches de leurs premières années. Mais l'âge adulte s'approchait dangereusement et déjà les devoirs pesaient plus lourd sur leurs épaules. On prit son mal en patience, on se fit une raison. Renaud se consola dans la compagnie d'autres jeunes gens, ceux qui à leur tour étaient pages au service de son père, et régna longtemps sur cette petite bande de sauvageons prêts à toutes les expériences et toutes les bêtises.

Azalaïs eut encore son mot à dire concernant l'apprentissage de l'aîné, et insista pour qu'avec les armes, le gouvernement et la bonne gestion du domaine, on lui fît apprendre la morale, le droit kaerd et des rudiments mêmes de sciences naturelles qui ne l'intéressèrent guère, mais qui conservèrent intact sa curiosité. En bon fils, Renaud tâchait de contenir son impatience, quand les classes s'éternisaient et qu'il faisait trop beau au-dehors pour demeurer cloîtré à recopier des textes de loi, mais cela ne durait jamais très longtemps. C'est Ermengarde qui trouva moyen de lui faire entendre raison : elle avait toujours eu un caractère à la hauteur de celui de ses frères, en plus d'un verbe haut et d'un esprit acéré, et curieusement, en usant de stratagèmes et de patience, réussi à canaliser suffisamment son remuant aîné pour lui épargner l'ire de leurs parents.

Elle combla, à sa façon, le vide laissé par le départ d'Othon, même si les bagarres s'en trouvaient un peu moins fréquentes, et plus métaphoriques. Ermengarde était beaucoup plus jeune que Renaud, mais étonnamment mature, et bien plus assidue que lui dans ses classes. Bien souvent, en ce qui était des joutes verbales, c'était elle qui avait le dessus et le petit duc en apprit bien long, au point de lui devoir sans doute une bonne part de son vocabulaire fleuri. Elle devint sa confidente, elle qui n'avait été qu'une silhouette en arrière-plan et une sœur à embêter, ou au mieux à protéger. Elle le devint plus encore, et plus précieuse aussi, quand, un an à peine après son départ de Séverac, Othon leur revint mort.

Ce fut le premier, et le plus grand des chagrins de sa vie. La perte de ce frère bien-aimé marqua pour toujours Renaud qui ressentit plus intensément encore la brièveté de la vie, et la préciosité de ceux qui l'entouraient. Azalaïs en fut effondrée de douleur : elle qui avait perdu tant de nourrissons, enduré tant de maux et de grossesses pénibles, enterré tant de ses rejetons, voyait lui revenir l'un de ceux qui auraient pu vivre encore longtemps. La chose était affreusement banale : accompagnant son seigneur à la chasse, le cheval d'Othon s'était effrayé de l'assaut d'un sanglier et avait jeté l'écuyer au sol. Il avait succombé sous les sabots de la bête affolée que les hommes n'avaient pu maîtriser, occupés à empêcher la bête qu'ils chassaient d'éventrer leurs veneurs.

C'était absurde, et pourtant, c'était arrivé. Ce n'était pas la première fois, sans doute pas la dernière, mais enfin ; il fallut du temps à Renaud pour oublier, et pour se consoler de la mort de son frère. Ermengarde en fut moins peinée, car elle n'avait pas avec ses frères la même proximité, pourtant elle fut un soutien plus que précieux pour Renaud qui s'abîma un temps dans un insondable chagrin qu'il consola à coups de chevauchées en forêt pour accomplir de véritables génocides aviaires, et de virées nocturnes chez l'aubergiste du coin qui n'osait jamais lui refuser un gobelet de vin. Ogier et Azalaïs, accablés par le deuil, laissèrent faire, pas Ermengarde. Un jour qu'il était rentré tout ivre et titubant d'une de ses expéditions nocturnes, le pourpoint vilainement déchiré et la lèvre fendue par une bagarre quelconque, elle tança si vertement son aîné que celui-ci tout penaud lui tomba dans les bras en pleurant à chaudes larmes. Lui qui n'avait jamais eu un sanglot, jamais failli, jamais courbé l'échine parce que c'était ainsi qu'on l'avait élevé, s'effondra comme enfant sur les genoux de sa sœur, parce qu'elle fut peut-être la seule à le mettre en face du fait accompli, et la seule auprès de laquelle il put exprimer son chagrin tout son content.

Il fallut vivre, après cela, il fallut vivre, car c'était un fait : le monde ne s'arrêterait pas de tourner, avec son intolérable indifférence. C'était à se demander comment le soleil pouvait briller et les gens vivre encore quand Othon n'était plus. La réponse vint à Renaud comme une évidence : parce que c'était ainsi. La mort d'un seul n'empêchait rien de se poursuivre, et tout irait, encore, à son train. Il y avait encore des tonneaux à vider, des filles à lutiner, des nuits étoilées à admirer, des années à vivre, fut-ce dans l'absence. Rien ne s'était fané, rien ne s'était pâli et tout était pareil à hier, quand Othon respirait encore.

C'est peut-être de cela que vint à Renaud son appétence pour tout ce que son monde avait à offrir de plaisant : parce que ç'aurait pu être lui, piétiné sous les sabots d'un cheval affolé, fauché dans l'été de ses seize ans. Mais ça n'avait pas été le cas, et lui, lui avait la chance d'être en vie, comme ne cessait de lui répéter Ermengarde. De fait, Renaud se hâta sur les sentiers tortueux du jeune âge, de ses premiers émois amoureux, des premiers échecs aussi, bon fils et bon parti tout promis à un avenir radieux. C'est à dix-sept ans qu'on le fiança à Adélaïde de Mornoie, qui lors de leur première entrevue fit grise mine de se trouver promise à ce grand rustaud qui avait l'air de préférer courir la gueuse et la lice plutôt que d'être bon père et mari. Vexé jusqu'au trognon par l'attitude de sa promise, lui qui s'enorgueillissait pourtant d'un certain succès auprès des filles, Renaud se jura de la faire changer d"avis, ce qui était loin d'être gagné. Par un amusant jeu du destin, le choix de la fiancée de l'héritier de Séverac ne s'était pas arrêté sur la plus douce des filles de Caryll de Mornoie, et la jouvencelle avait un caractère au moins à la hauteur de celui de son futur époux. Il fut révélé plus tard que c'était l'œuvre de la mère d'Adélaïde, la très sagace Avryn, qui avait catégoriquement refusé de confier la chair de sa chair à un godelureau qui ne serait pas à la hauteur de l'esprit vif et du verbe assassin de sa fille. Elle en savait assez long sur Renaud pour être certaine que les deux finiraient forcément par s'entendre comme larrons en foire, quand bien même ce fut en chiens de faïence qu'ils se considérèrent au départ.

Renaud se crut en terrain conquis quand on lui avait présenté la jouvencelle, et en fut pour ses frais quand il fut manifeste que la partie était loin d'être jouée. C'était un mariage d'intérêt, bien évidemment, assurant l'alliance entre deux familles, mais quand même. Renaud ne s'imaginait pas fonder une famille avec une rombière qui lui faisait la moue, et plus encore, c'était son orgueil de jeune coq qui avait été piqué au vif par l'attitude sa promise qui ne s'était émue de rien et l'avait considéré avec un mépris très poli. Comme souvent, c'est Ermengarde qui lui souffla la solution, et l'ogre se fit agneau pour tenter d'adoucir le cœur de sa mie. En vérité, c'était qu'elle lui plaisait, cette petite, ronde comme une pomme et toute auréolée d'une gloire de cheveux aussi flamboyants que les fougères automnales dans les sous-bois. Il ne l'aurait avoué d'abord pour rien au monde, et puis on le vit tout sucre et miel, déployant des trésors d'attention et de courtoisie pour se bien faire voir d'Adélaïde qui prit ses quartiers à Séverac pour vivre avec sa belle-famille jusqu'à son mariage. Elle ne s'en laissa pas conter si facilement néanmoins ; un peu par jeu, et surtout par fierté, elle se fit désirer, fit la coquette et joua les ingénues en dédaignant les attentions et les cadeaux du jeune homme qui, au désespoir, s'entêta longuement à conquérir le cœur de celle dont la distance le rendait fou.

Azalaïs s'amusa beaucoup de cela, et Ogier encore plus : il riait aux éclats devant les déconvenues de son héritier, donc la cour assidue lui rappelait les lointaines années où il en avait fait de même pour son épouse. On suivait avec attention et un brin de tendre moquerie les rebondissements qui ponctuaient la relation chaotique des jeunes gens, tout en soupçonnant Azalaïs de conseiller secrètement la jeune Adélaïde qui menait Renaud par le bout du nez.

Et lui se laissait mener avec grand plaisir et grande hâte, pour tout dire : il ne sut jamais vraiment si c'était le défi qu'avait jeté la jeune fille à leur première rencontre, ou le simple fait qu'il en était tombé amoureux sans même s'en rendre compte, mais plus elle lui refusait ses faveurs, plus il mettait d'ardeur à la conquérir. Elle-même s'en amusait beaucoup et c'était sans doute sa façon de composer avec le fait qu'elle n'avait eu aucun mot à dire dans le choix de son époux. Il fallait bien trouver le bon côté des choses, d'autant que c'était tout à fait ce qu'escomptait Avryn en la mettant aux prises avec le fougueux écuyer. Elle se serait ennuyée en ménage avec quelqu'un qui n'aurait pas été à la hauteur de son caractère, et Azalaïs en pensait de même pour son aîné. Ils étaient faits l'un pour l'autre, après tout, mais Adélaïde prit tout son temps pour l'admettre et c'est elle qui eut tout le loisir de choisir le moment où elle daigna bien lui accorder un baiser qui fut le plus beau et le plus doux que Renaud eut reçu de toute sa vie.

L'année de leurs vingt ans, Renaud fut adoubé chevalier et épousa sa douce qui ne tarda pas à voir son ventre s'arrondir. Leur union heureuse fut couronnée l'année suivante par la naissance de jumelles, Roxane et Cyrielle, ce qui emplit leur père d'un bonheur incrédule. Il se souvient encore du moment où on lui mit dans les bras ces deux petites choses toutes roses et joufflues, remuant comme des petits chiots, ces nourrissons qui étaient ses enfants. L'héritier viendrait bien en son temps, pour l'heure il avait tout ce qui lui suffisait : l'amour de son épouse, ses rejetons et une vie bien remplie de jeune duc qui ne portait pas encore le titre conservé par son vieux père, mais qui en assumait déjà bien des charges. Renaud était alors un homme pleinement accompli et tout à fait heureux de son sort, et il le resta longtemps. Il y eut toutefois bien des nuages pour assombrir cette joie conjugale, car déjà la mort faisait son œuvre et emporta par la suite plusieurs de ses enfants. C'était chose courante, mais déjà marqué par la perte de frères et de sœurs innombrables, de voir les siens périr à leur tour lui creva le cœur de tant de peines qu'il n'en couvrit que plus de soins et d'attentions ceux qui lui restaient. Plus encore que tout le reste, c'était Adélaïde qu'il craignait de perdre aussi, à trop avoir vu de femmes mourir en couches. Le dilemme était cruel, car la fertilité de sa douce était tout à la fois une bénédiction pour sa lignée et aussi un danger pour sa santé, qui devait beaucoup à l'assiduité qu'ils avaient tous deux à fréquenter leur couche.

Dans un sens, ce fut heureux que les affaires du duché retinrent souvent Renaud loin de son épouse avec qui il pondit toutefois l'héritier attendu. Mais bien vite, alors que le petit Gérault allait sur ses six ans, la guerre avec les Aslderns débuta. Renaud et son père réunirent leur ost et s'en furent vers le Nord où le jeune duc connut les premiers émois du combat, du vrai, et non des escarmouches et des passes d'armes qui résultaient de petits conflits de vassaux ça et là. Ce fut la première ivresse du champ de bataille et des exploits guerriers, coude à coude avec ses camarades chevaliers, chargeant l'ennemi avec une hardiesse folle. C'est au cours des campagnes menées contre les Alsderns que Renaud écrivit les prémisses de sa réputation d'ogre combattant et se tailla une gloire nouvelle en menant quelques coups d'éclat contre leurs ennemis du Nord. Hélas, c'est au cours de cette guerre que son père trouva la mort, mais d'une si glorieuse façon que son fils n'en ressentit qu'un chagrin teinté d'une fierté débordante. Jusqu'au bout, le vieux duc avait gardé haut les couleurs de Séverac et de Kaerdum, ralliant ses hommes dans un dernier coup d'éclat qui permit au reste de l'armée de reprendre une place aux hommes du Nord.

Durant les années de luttes qui marquèrent son entrée dans l'âge mûr, Renaud se démarqua par sa bravoure et renoua d'anciennes camaraderies avec les gens d'Eralie ou d'ailleurs avec lesquels il avait fait ses premières armes étant enfant. Même si en définitive les royaumes Vreën avaient subi un terrible revers, il fut fier d'avoir pris part à ces campagnes et d'avoir combattu aux côtés du jeune Harden dont la sagesse et la bravoure lui valurent un respect et une loyauté indéfectibles qui ne devaient rien au fait qu'il était son suzerain.

C'est tout bardé de trophées, de balafres et de récits que Renaud rentra enfin à Séverac dont il était demeuré éloigné depuis deux ans, mais le repos fut de courte durée et il eut à peine le temps de trouver Adélaïde accouchée d'une petite Isabelle qu'il lui fallut repartir mener l'assaut contre les drakkars d'Heinsek et de Valdrek, loin sur la côte. Cette fois, son fils Gérault l'accompagna en sa qualité d'écuyer de son père, comme Renaud l'avait fait jadis pour seconder son père. Malgré ses absences forcées, le duc prenait très à cœur l'éducation de ses enfants, et surtout de son puîné qui promettait de suivre fidèlement les traces de son père. Celui-ci regrettait grandement que les affaires le retinssent loin des siens, d'autant qu'Adélaïde et Azalaïs, demeurées à Séverac, lui faisaient souventes fois le récit détaillé des frasques de sa progéniture. L'assaut victorieux mené en l'an 68 fut l'occasion pour Gérault de faire ses premières armes et il s'en sortit fort honorablement, quoique Renaud gonfla quelque peu les récits qu'il en fit à son retour. L'héritier ne s'en formalisa point, car cela l'auréola d'une telle gloire qu'il en parada comme un coq sous les moqueries de ses sœurs.

Celles-ci avaient par ailleurs bien hérité du caractère et de l'intelligence de leurs parents, et très vite il fut manifeste que le goût pour la bagatelle qui était si présent chez eux leur était passé à toutes deux dans le sang, au point que Renaud, lassé de voir défiler amis et amants sous ses murs, se prit au jeu de les chasser de toutes les manières possibles dès qu'il les surprenait. Adélaïde en rit beaucoup et ne fit rien pour retenir les frasques de son mari parce qu'elle avait à cœur de faire rentrer dans la tête de tous que ses filles étaient peut-être du genre accueillant, mais qu'aucun ne devait se croire avec elles en terrain conquis. Enguerrand, le premier valet de chambre, espionnait quotidiennement ses filles pour rapporter à leur père tout ce qu'il savait, ce qui permit souventes fois au duc de s'adonner à quelques drolatiques parties de chasse à courre quand il voyait un garnement détaler dans la cour pour échapper à ses chiens, ou bien se glisser en catimini par la fenêtre d'une des filles.

Quand il revint aux oreilles de Renaud que ceux qui courtisaient les jumelles se vantaient de garder leurs jupons en trophées de leurs fredaines, il décida de leur rendre la pareille. Aujourd'hui encore, on se raconte avec hilarité la façon qu'il avait de se lever dès potron-minet, alerté par Enguerrand, et de tirer à l'arbalète depuis la fenêtre de sa chambre sur les pauvres godelureaux qui s'enfuyaient. Quand il parvenait à les faire saisir par ses gens, Renaud gardait leurs chausses comme trophées qu'il accrochait fièrement aux andouillers des cerfs qui ornaient sa grand-salle. Bien sûr, il faisait exprès de ne pas planter un carreau entre les omoplates des goujats, ce n'était qu'un jeu, et de son aveu même, il admit plus d'une fois que le plus difficile n'était pas de toucher une cible qui cavalait cul nul dans ses parterres, mais plutôt de tirer suffisamment près pour l'effrayer, mais point trop pour le blesser. Il eut été en effet fort discourtois d'occire ainsi ses futurs gendres, car parmi eux il y eut du beau monde : nul autre que le jeune prince Adhémar ou le duc Théobald d'Eralie virent leurs fonds de culotte figurer parmi les prises de guerre de Renaud. Celui-ci, malgré qu'il les ait traités à la fourche — et de bonne guerre, car ils courtisaient assidument ses filles — les pris en affection et les considéra avec autant d'égards que ses propres enfants.

Il en riait beaucoup, de voir les mines contrites des jeunes gens quand il les recroisait en d'autres occasions. Seuls quelques hardis osèrent lui réclamer leurs habits, ce à quoi Renaud répliqua que vu ce qu'ils lui coutaient en étoffes précieuses, c'était bien la moindre des choses de lui laisser un présent en contrepartie. Et puis, qu'avaient-ils eu besoin de s'introduire chez lui ? En ces moments, le duc se plaisait à les tancer vertement et leur faire la leçon, jamais très sérieusement toutefois, car il finissait toujours par en rire très fort et les gratifier d'une bourrade amicale dont il avait le secret.

Pour leur part, les jumelles aussi redoublèrent de filouterie pour flouer leur père de toutes les façons possibles. Renaud s'était résigné, de toute façon : leur ôter des libertés ne servait à qu'à les défier de n'en faire qu'à leur tête. La lignée de Séverac se faisait fort de respecter une longue tradition de frasques multiples, ce en quoi les plus âgés ne pouvaient faire la morale, ayant eux-mêmes bien des calembredaines à leur actif. Décidément, la vieille et sage Avryn avait eu raison de marier sa fille à l'Ogre de Séverac, ne serait-ce que pour le divertissement permanent qu'était cette vie de famille si joyeuse et remuante. Tous les conteurs, poètes, jongleurs et faiseurs de rimes leur devaient aussi beaucoup, tant la famille leur donnait de la matière pour enrichir de drôlatie manière leurs récits et les farces qu'ils faisaient des dernières aventures des jumelles, ou du petit Gérault. Renaud garda un œil sur ce qu'on disait dans les tavernes régulièrement fréquentées par son sénéchal et ses officiers, juste au cas où : il aimait rire, mais l'insulte ne lui plaisait guère, tout de même. Toutefois, il ne manqua jamais de rétribuer ceux dont les récits lui plaisaient, si bien que par tout Kaerdum, à mots couverts, l'Ogre de Séverac devint presque un personnage littéraire.

La richesse du duché permettait en outre au couple ducal de tenir une cour raffinée, présidée par Adélaïde qui ne cessait d'encourager les penchants artistiques de son époux et qui finançait avec largesse tous les artistes et artisans de passage. On fit de précieux livres soigneusement copiés et enluminés par le scriptorium du temple local, et coucher sur papier des épopées, des poèmes, des histoires, des traités de toutes sortes. Renaud et Aélaïde prirent à demeure des poètes et des musiciens pour animer leurs fêtes, mais aussi des savants. La duchesse fit notamment doter l'une de ses protégées, Osine Riel, de tout le matériel nécessaire à ses observations astronomiques et à ses travaux scientifiques. De fait, on embellit Séverac plus que jamais, et les salles du château ne cessèrent jamais de résonner de chants et de musique sous les plafonds peints et le luxe des apparats. Un temple d'Alvar, avec son cloître, une bibliothèque et un scriptorium ainsi que toutes les commodités pour les écoliers qu'il recevait, fut érigé à Séverac. Renaud n'était pas un homme pieux, mais il reconnaissait la très grande utilité de ces lieux où il avait lui-même usé ses fonds de culotte étant enfant. On y fit aussi faire un jardin botanique, confié aux bons soins d'une herboriste de renom qui contribua à la haute réputation des lieux.

Renaud avait gardé un douloureux souvenir de son enfance et de la ruine du duché suite aux ravages causés par les Ordhaleron ; c'était en connaissance de cause et pour n'avoir plus à revivre cela ni à infliger cela à ses gens qu'il se fit fort d'enrichir son domaine et de prendre soin de son duché avec toute la sagesse dont il était capable. Il avait conscience d'investir dans quelque chose de durable, de poser les fondations de choses qui, espérait-il, dureraient encore longtemps après lui. Conscient de ses limites malgré son orgueil à la mesure de sa stature, Renaud s'entoura aussi d'esprits plus sages que le sien : il choisit son intendant, Ghislain du Couvier, parmi ceux qui avaient déjà servi son père et fait leurs preuves dans leur gestion habile et leur probité, ce en quoi il fut un peu moins regardant quand c'est à un vieux briscard rompu aux filouteries de toutes sortes qu'il confia le poste de sénéchal. Il garda aussi auprès de lui sa sœur Ermengarde qui, quoique mariée depuis longtemps, continua à apporter conseils et sagesses et avec qui il entretient encore une abondante relation épistolaire.

La naissance — et la survie — d'un petit Sideuil acheva de parfaire la famille qui s'agrandissait de plus en plus : Renaud maria ses filles et ne tarda pas à devenir plusieurs fois grand-père, ce qui le rendit fou de joie. Il adouba Gérault dans la foulée, lequel entra aussitôt en ménage avec une très douce jeune dame qu'Adélaïde prit immédiatement en affection. Chaque naissance, fiançailles ou épousailles fut bien évidemment marqué par une foule de fêtes et de banquets où on fit tant ripaille que cela attira toute la noblesse de la région, et au cours desquels les jeunes seigneurs sévirent de plus belle sous la très bonne excuse de l'emprise de l'alcool. Gérault s'entendait comme larrons en foire avec le prince Adhémar et son compère d'Eralie, au grand damn des épouses respectives de tout ce petit monde. Les dames faisaient de leur côté coalition et alliances contre les farces de leurs hommes, ce à quoi Renaud se gardait bien de mettre fin, car il était le premier à rire de tout cela.

Aucun d'entre eux, pourtant, n'eut conscience qu'il n'y aurait plus jamais si belles et vertes années que celles-là, quand de banquets en chasses, de ripailles en venaisons arrosées, de tournois en joutes amicales, l'insouciance éclatante ne se ternissait de rien et la vie était douce. Renaud se rengorgeait de fierté devant ses petits enfants et la beauté radieuse de ses filles adorées, riait aux éclats des plaisanteries de Gérault et des coquetteries de la très jeune Isabelle, courait tout le château avec l'un de ses petits enfants juchés sur ses épaules et contait fleurette à sa femme entre deux buissons. Plus d'une fois, Enguerrand eut à le réveiller avec rudesse après qu'il se soit écroulé tout debout après avoir vaincu Adhémar ou Théobald à un concours de boisson, plus d'une fois sa voix tonitruante réveilla toute la demeure quand le vin lui montait à la tête et qu'il braillait une chanson à boire, et c'est comme si les murs gardaient encore longtemps après l'écho de tant de sottises et de joies. De fait, c'était un peu vrai, car il y eut bien des stigmates, ça et là, de cette vie remuante que la demeure gardait en son ventre : là, un panneau de chêne entaillé d'un coup d'épée trop brusque, là une tache de vin sur un tapis, ou encore les visages des boiseries sculptées grimées de grotesque façon ou le nez raboté par des gredins.

Car comme l'automne flamboie et s'embrase de toutes les couleurs les plus vives et les plus chaudes, ce fut comme un chant du cygne et après cela, Séverac entra dans son hiver, inexorablement. Cela commença par la mort de la vénérable mère de Renaud, la vieille Azalaïs qui trépassa d'une fièvre longue, à l'hiver qui suivit les épousailles de Gérault et Aurine, ce qui peina grandement toute la maisonnée. Comme pour conjurer le mauvais sort et l'ombre du trépas, Renaud et Adélaïde firent alors venir la mère de celle-ci, vivre avec eux à Séverac.

Après cela, le deuil revint promener encore sa figure tristement familière dans les rangs des Séverac. Plus encore que la mort de sa mère, décédée à un âge canonique, c'est celle, brutale et injuste, de l'épouse et des enfants d'Adhémar qui fut une véritable tragédie. Ils étaient, comme le prince, devenus autant de figures familières au château, et Renaud avait été dans au premier rang lors de leur union pour féliciter le sénéchal. Pire encore que cette perte qui plongea le duc dans une rage qui ne lui fit pas desserrer les dents pendant des jours, ce fut le changement radical dans la personnalité d'Adhémar qui lui causa le plus de peine. Il ne pouvait que comprendre, lui qui en crevait d'effroi chaque fois qu'il songeait à ce qui pourrait arriver si Adélaïde mourait avant lui ; mais il ne put rien, pourtant, pour réconforter le jeune veuf qui s'abîmait chaque jour un peu plus dans la peine.

Tristes temps, et plus tristes encore à venir : Séverac ne fut pas épargné par l'assaut brutal des Ordhaleron, réveillant de vieilles blessures dans le cœur de Renaud qui, dès que la nouvelle de leur présence se répandit, réunit ce qu'il pouvait d'hommes, et fonça tête baissée dans les rangs ennemis. Il faillit en mourir et ce coup d'éclat lui fit perdre beaucoup de ses soldats, sans même parvenir à sauver son domaine des pillages et des violences. Toutefois, personne ne lui en fit le reproche, car alors le duc se fit d'humeur sanglante et sombre. Jamais on ne l'avait vu ainsi, et jamais on ne le vit jamais plus écumer à ce point d'une rage profonde qu'alimentait son impuissance. Le guerrier qu'il était enrageait de ne pouvoir agir pour son ami et c'est un exutoire salutaire, quoique funeste, qu'il trouva dans la bataille, fût-elle vaine. Il ne pouvait rester les bras croisés, il ne pouvait se laisser envahir et piller par ces hordes d'affreux, sans même bouger, sans même réagir ! Il fallait faire quelque chose, n'importe quoi, et cette fois son impulsivité prit le dessus, car rien n'aurait pu l'apaiser. Même Adélaïde, même Ermengarde n'osèrent tempérer son courroux qui avait besoin de bien plus que de sages conseils pour mettre fin à l'ouragan. Il avait besoin de sang, et il en eut tout son content, autant que de blessures : il faillit y perdre un œil et son nez fracassé suinta rouge et purulent pendant des mois.

Après cela, l'ambiance fut bien moins joyeuse à Séverac, tandis que Renaud se remettait de ses souffrances en même temps que son duché. Il eut l'affreuse conscience du temps qui passait, des années claires déjà derrière lui, de tout ce qui s'en va et ne revient pas. La mélancolie lui vint avec la sagesse, après ces coups d'éclat qui avaient apaisé un temps son ire terrible. Le réconfort lui vint des siens, encore. Des femmes de son entourage, mais aussi de ses camarades, quand bien même il se rongea les sangs quand Adhémar emporta avec lui la fine fleur de la chevalerie kaerd pour chasser cette invraisemblable chimère qu'était Azzura. Sa fidélité à Harden de Dévéra lui dicta de ne rien en dire, mais pourtant : c'était sacrifier son fils que de l'envoyer ainsi au-devant d'un danger sans nom et dans une quête qu'il jugeait vaine et sans but. Était-ce une façon de se débarrasser d'un fils devenu trop endeuillé pour servir sa lignée ? Renaud, en père aimant, ne pouvait comprendre cela, quand bien même il savait les nécessités de l'État et les difficiles décisions qui devaient parfois être prises. Lui-même avait sur la conscience de douloureuses situations, mais enfin, jamais au point de mettre en jeu la vie d'une de ses enfants. Pour la première fois de sa vie, Renaud pria sincèrement pour le retour du prince et de ses compagnons, mais aussi pour qu'Il exauce ce vœu insensé qu'ils avaient tous fait. À Azzura, disait-on, reposait une arme capable de vaincre même l'empire Ordhaleron, et Renaud les avait tant en haine et horreur qu'il souhaitait de tout cœur que cela fût vrai. Une arme, voilà qui était bien, voilà qui était concret ! Son esprit cavala de toutes parts, alors, et il s'imagina des engins de siège, des épées plus solides que toutes les autres, quelque chose de dévastateur qui saurait enfin laver l'affront subi par les ravages de la Légion.

Il était au loin, retenu par des affaires pressantes, quand lui parvint la nouvelle du retour d'Adhémar et de la découverte de la cité d'Azzura. Il n'en crut à peine ses oreilles et se précipita à Raiendal aussitôt que possible, voulant à tout prix voir de ses propres yeux ce qu'on lui contait. Force fut de reconnaître qu'Harden avait vu juste en envoyant le sénéchal dans cette mission, mais à quel prix ? Chauvin jusqu'au bout des ongles, Renaud demeura longtemps perplexe quant à l'intérêt profond d'avoir sacrifié tant d'hommes pour cette découverte. Le sang de Kaerdum valait bien plus que celui des autres. Toutefois, le temps lui prouva qu'il avait tort quand se révélèrent peu à peu les secrets fabuleux que la cité perdue avait recelé en son sein, et que de ses yeux il vit la magie revenir hanter les campagnes.

Hanter, au sens propre, d'ailleurs : peu après les évènements d'Azzura, Renaud et Adélaïde furent réveillés en sursaut par les pleurs et les cris d'effrois qui se répandaient dans les couloirs. Le duc s'était levé en catastrophe et se rua vers la chambre qu'occupait son plus jeune fils, Sideuil, qu'il trouva prostré sur son lit. La lueur mourante du feu de cheminée ne parvenait plus à éclairer correctement la pièce, mais elle avait semblé soudain si obscure, comme si les ténèbres s'étaient faites solides, comme si elles avaient pris vie... Et c'était presque le cas. On ne sut pas vraiment ce que le garçon avait convoqué et il refusa d'en parler plus avant, et même à la pleine lueur du jour, quand on quêta l'aide du sermonnaire et de l’hiérophante, il s'entêta tout net à ne point en vouloir franchir le seuil. Plus jamais en vérité il ne remit les pieds dans cette pièce et ne cessa de connaître des nuits hantées de cauchemars, terrifié par l'obscurité au point de dormir désormais avec les pages et les valets et toujours à la lumière d'une chandelle qu'il contemplait avec anxiété avant de s'assoupir le soir. La situation s'éternisa, de terreurs nocturnes en évènements étranges, et Renaud finit par quérir de l'aide à Raiendal, puis à Azzura, quoiqu'à contrecœur. Tout cela ne lui disait rien de bon, mais qu'y pouvait-il ? Personne n'avait de réponses et la situation devenait intenable pour Sideuil qui n'en dormait plus que d'un œil et tremblait continuellement d'une angoisse indicible.

Les évènements ne cessèrent de prendre un tour plus étrange et plus inquiétant, suite à cela. Les villes fabuleuses, les magiciens des temps passés, les vieillards mystérieux et toutes ces choses c'étaient très bien dans les contes, mais à vivre tout cela était tout de suite un peu moins charmant. Et puis, cela commençait à faire beaucoup, et c'était loin d'être fini.

Renaud et les siens étaient à la cour de Raiendal quand les cieux se fendirent dans l'envol du dragon, quand la magie se fit plus présente et plus forte que jamais, comme si le monde venait se de déchirer dans une convulsion soudaine qui donnait péniblement naissance à un monde nouveau. Les dragons étaient sortis des légendes pour devenir une réalité, comme l'avait fait la cité d'Azzura et tous ceux qui la peuplaient. Cinq mille années de sommeil, et des êtres venus de temps si lointains que seules les légendes en parlaient encore ? La pilule fut dure à avaler. Renaud toutefois refusa de sombrer dans l'hébétude et l'étonnement, car il y avait fort à faire : si l'Histoire devait s'écrire de la sorte, il fallait s'y préparer et le temps de l'étonnement béat était bel et bien terminé.

De toutes parts, c'était le trouble qui s'élevait et l'an 90 qui avait débuté sous de bien sinistres auspices poursuivit sa lente dégringolade : les routes commerciales perturbées par les tempêtes furent rompues de temps à autre, éveillant l'inquiétude des marchands, et pire encore, c'est la peste qui se déclara, venue d'on ne sait où, mais déjà trop bien implantée pour se poser la question. Ce n'était pas la première épidémie que l'on connaissait, mais celle-là était d'un genre nouveau, car soudain tous les remèdes se trouvèrent sans effet et rien ne put sauver les malheureux qui en furent atteints. Dès que la sinistre nouvelle atteignit Séverac, Renaud ordonna que l'on brûle les corps des malades et que l'on fasse avec eux comme on faisait des lépreux : leurs maisons étaient closes et nul ne pouvait plus y vivre, on jeta du sel, du soufre et d'autres choses nauséabondes sur les sols et dans les maisons pour chasser la vermine, ce qui fit la fortune des cultivateurs de lavande et des apothicaires. Des savants et des médecins de la cour de Séverac se lancèrent dans la concoction de nouveaux remèdes, examinèrent les malades au risque de se contaminer eux-mêmes et le duc, lassé de la menace et des vapeurs écœurantes de leurs expériences, ordonna à sa famille, ses filles, ses gendres et sa bru, ainsi qu'à leur marmaille d'aller prendre leurs quartiers à Raiendal où l'on disait que l'épidémie était moins virulente. Un mal qu'on ne peut combattre en lui fracassant le crâne n'était jamais de bon augure.

En vérité, il espérait surtout que la magie d'Azzura aurait quelque effet sur les choses, et se rapprocher de la cité lui semblait meilleure idée que de demeurer au loin, dans la rase campagne où n'importe quel visiteur pouvait amener la mort dans la maison. Bien qu'il n'en eut saisi que des rumeurs et des échos qui se révélèrent exacts, il s'était dit que la magie pourrait peut-être les protéger et que si un enfant de quinze ans pouvait convoquer des choses troubles, il y avait bien dans tout ce saint frusquin quelqu'un capable de prendre la magie pour en faire un remède.


Ambitions & Desseins


Accomplir son devoir, prendre soin de sa famille et encore longtemps ripailler comme un ribaud, pour Renaud l'avenir n'est en théorie pas très compliqué et se résume à continuer à faire ce qu'il a toujours fait, en dépit des troubles à venir.



Divers


Reconnaissez-vous être âgé d'au moins 18 ans ? : voui
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(et je les aime très fort, oui oui oui)

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◈ Magie : Aucune
◈ Fiche personnage : Calim

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Calim Al'Azran

◈ Dim 2 Avr 2017 - 9:32

Lorsqu'un simple rp créé un personnage d'une telle envergure et d'une telle authenticité, c'est là qu'on se dit qu'on aime lire, écrire et échanger. Je te remercie donc pour cette incroyable lecture et cet incroyable personnage Khadi-chou. Hâte qu'il pointe avec son visage bouffi et son nez cassé son nez à une certaine réception <3.

Vraiment, merci. ^^